Dossiers - Classique

Mozart Les quatuors à cordes

Mozart
Portrait posthume de Mozart par Barbara Krafft.
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Œuvres de commande ou créations spontanées, Les Quatuors à Cordes de Mozart ne s’échelonnent pas de manière régulière tout au long de sa carrière, mais ponctuent sporadiquement le catalogue du compositeur. Parfois couchés sur le papier avec facilité, ils peuvent aussi naître dans la douleur, en particulier lorsqu’ils se présentent comme un défi aux yeux de Mozart, à l’image des quatuors dédiés au compositeur Joseph Haydn, son aîné et son ami, mais surtout le « père » du quatuor à cordes.

En 1770, Mozart n’a que quatorze ans et déjà de nombreuses compositions à son actif : des concertos, des symphonies et même un opéra… mais aucun quatuor à cordes ! En effet, c’est un nouveau genre dont la forme, encore en cours de maturation, se fixe progressivement notamment grâce à Joseph Haydn qui publie cette année-là son Opus n° 9, l’un des premiers véritablement aboutis. Cela dit, c’est d’abord avec Sammartini, dont il a l’occasion d’entendre les œuvres à Milan, que Mozart se familiarise avec le quatuor à cordes. Curieux de se risquer à cette nouvelle forme de musique de chambre, il compose le Quatuor à cordes n° 1 K. 80, daté du 15 mars 1770. Ce premier essai est encore largement tributaire du style italien : en trois mouvements relativement courts et tous dans la même tonalité (Mozart y ajoutera un rondo quelques années plus tard), ce quatuor se rapproche de la sonate en trio. La mélodie est largement assurée par les violons, dominant un alto encore effacé et un violoncelle au caractère de continuo.

Après Trois Divertimentos composés en 1772 pour la même formation instrumentale, Mozart revient au quatuor avec les Six Quatuors à cordes « milanais » K. 155 à 160 composés au début de l’année 1773. Œuvres galantes dans le style de l’opéra italien, elles possèdent malgré tout une écriture parfaitement maîtrisée et remarquable d’équilibre, à travers laquelle émerge déjà un langage musical personnel et original. Toujours en trois mouvements et de proportions modestes, Mozart y explore prudemment l’écriture en quatuor, en octroyant à l’alto et au violoncelle un rôle plus développé. 

Sans dédicace d’aucune sorte, ces premiers essais ne répondent pas à une commande particulière, mais sont plutôt le fruit de tentatives spontanées de la part du jeune compositeur, avide de s’essayer à un genre encore nouveau.

L’ascendant de Joseph Haydn

En 1773, la publication des Quatuors op. 17 et op. 20 de Haydn fait une forte impression sur Mozart qui cherche alors à rivaliser avec son aîné. Les Six Quatuors à cordes « viennois » K. 168 à 173, composés en août-septembre 1773, suivent de quelques mois seulement les quatuors précédents mais leur langage est bien différent, influencé par la découverte des quatuors de Haydn. En quatre mouvements (avec un menuet en 2e ou 3e position), ils recèlent certains thèmes mélodiques librement inspirés des op. 17 et 20 dont ils empruntent plusieurs idées : premier mouvement en forme de variations, développement du travail thématique, dissymétrie des phrases, et surtout intégration du contrepoint (fugue, fugato, canon…). Il en résulte un mélange des styles sévère et galant parfois maladroit, hétérogène, qui manque encore de maîtrise. Souvent jugé sévèrement par la critique, cet opus recèle malgré tout quelques belles pages de qualité. 

En 1782, l’étude des manuscrits de Bach, que Mozart découvre grâce à son ami le baron van Swieten, lui permet de perfectionner sa compréhension et sa maîtrise du contrepoint. Il rencontre également Haydn (probablement dès 1781) avec qui il joue en quatuor, et dont la parution des Six Quatuors op. 33stimule à nouveau sa créativité. Les Six Quatuors à cordes « dédiés à Haydn » ne voient pas le jour aisément puisque leur composition s’étale sur plus de deux ans. Publiés en 1785 en tant qu’Opus 10, ils sont accompagnés d’une touchante lettre de dédicace adressée au « cher ami Haydn », dans laquelle Mozart confie que ces quatuors sont « le fruit d’un long et laborieux effort ». Un effort largement récompensé car Mozart signe ici l’une des pages musicales les plus abouties pour quatuor à cordes. Contrairement à l’opus précédent, l’Opus 10 dévoile cette fois une totale maîtrise du contrepoint qui s’insère de manière travaillée et subtile au sein des différents mouvements, denses et aux formes équilibrées. Mozart réalise enfin la parfaite synthèse entre le style galant et le style sévère, mettant sur un pied d’égalité les quatre protagonistes du quatuor. Le compositeur s’autorise également quelques audaces harmoniques, à l’image de l’introduction du premier mouvement du Quatuor K. 465 dit « Les Dissonances », qui provoquera de vives critiques à sa publication. Mais même s’ils en déroutent plus d’un, ces quatuors reçoivent les éloges de Haydn qui assiste à leur première audition, et déclare par la suite à Leopold Mozart : « Devant Dieu et en tant qu’honnête homme, je vous dis que votre fils est le plus grand compositeur connu de moi, en personne et en réputation ». Mozart n’aurait pu espérer mieux de la part de celui qu’il qualifie d’« homme célèbre et ami très cher » et à qui il demande d’ « accueillir avec bienveillance » ses quatuors !

Les derniers quatuors

Composé au cours de l’été 1786, le Quatuor à cordes K. 499 « Hoffmeister » (du nom de son éditeur) est publié seul, n’appartenant à aucun cycle. C’est une œuvre de transition, voire d’expérimentations : faisant fi des traditionnels rapports entre les tonalités, Mozart s’intéresse davantage aux relations entre le thème mélodique et l’accompagnement, accordant notamment un rôle largement développé à l’alto. Après ce quatuor isolé, il revient une dernière fois au genre en 1789. Alors que sa situation financière et son état psychologique sont peu enviables, il accompagne son ami et élève le prince Karl Lichnowsky à Berlin, où il rencontre le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II. Violoncelliste amateur, le roi commande au compositeur une série de six quatuors auxquels Mozart s’attèle dès le voyage de retour à Vienne. Mais si le premier des quatuors est achevé en juin de la même année, les deux suivants ne voient le jour qu’un an plus tard, tandis que les trois derniers ne seront jamais composés. Il semble que la composition de son opéra Cosi fan tutte accapare trop Mozart pour qu’il puisse se consacrer à ces quatuors, mais il doit également faire face à un manque d’inspiration, sans doute lié aux difficultés qu’il rencontre à concilier l’écriture équilibrée pour quatuor avec la mise en avant soliste du violoncelle. Finalement, Mozart doit se résoudre à céder son cycle inachevé des Trois Quatuors à cordes « prussiens », qui sera publié sans la moindre dédicace : « Je viens d’être obligé de céder à vil prix mes quatuors (qui ont été si pénibles à composer) pour disposer d’un peu d’argent afin de faire face à mes difficultés financières actuelles », écrit-il dans une lettre datant du 12 juin 1790. Après ces dernières pages de Mozart, Haydn livrera encore quelques opus pour quatuors à cordes, mais il faudra attendre les œuvres de Beethoven pour connaître le véritable apogée du genre.

 

Floriane Goubault