Dossiers - Contemporain

Gérard Grisey Quatre Chants pour franchir le Seuil

Gérard Grisey
Né en 1946 et mort brutalement en 1998 à l’âge de 52 ans, Gérard Grisey est l’initiateur de la musique spectrale.
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Dernière œuvre de Gérard Grisey, les Quatre Chants pour franchir le Seuil témoignent du passionnant travail que le compositeur effectua avec la musique spectrale mais reflètent aussi sa profonde spiritualité. Une méditation bouleversante par l’une des grandes figures de la musique contemporaine.

Après la période d’après-guerre où les compositeurs se penchèrent sur la logique sérielle, Gérard Grisey fut l’un des précurseurs de la musique spectrale. Il se tourna vers l’étude des spectres harmoniques et des résonances sonores naturelles, travaillant sur la constitution des timbres et la notion de temps. Les propriétés acoustiques devinrent son matériel de base pour composer des œuvres d’un nouveau style. On peut y entendre un jeu de mouvement sur la dilatation et la contraction du temps et du spectre, avec des accélérations et des ralentissements et une recherche sur le continu et le discontinu.

Si certains musicologues et musiciens considèrent la musique spectrale comme une démarche trop complexe et une musique trop difficile d’accès (notamment par rapport au modalisme auquel certains compositeurs sont revenus après cette période), la musique de Grisey ne se résume pas à l’approche scientifique du phénomène acoustique car elle présente aussi une vision originale du son. Pour le compositeur, il « ressemble à un être vivant, avec une naissance, une vie et une mort. » Traité comme une créature, il devient intéressant pour son apparition, sa disparition et sa vie propre. Cette perspective nous ramène au goût de Gérard Grisey pour la spiritualité et le métaphysique dont beaucoup de ses œuvres sont empreintes.

Les Quatre chants pour franchir le seuil furent sa dernière œuvre avant son décès précoce le 11 novembre 1998. Ils furent créés de manière posthume le 3 février 1999 à Londres par la chanteuse Valdine Anderson et London Sinfonietta dirigé par George Benjamin. Il s’agit d’une pièce de quarante minutes pour une soprano et quinze musiciens, un choix « dicté par l’exigence musicale d’opposer à la légèreté de la voix de soprano une masse grave, lourde et cependant somptueuse et colorée » selon les mots du compositeur lui-même. Les Quatre chants sont construits sur quatre textes d’époques et de civilisations différentes (chrétienne, égyptienne, grecque, mésopotamienne) qui expriment chacun à leur manière le mystère et l’arrivée inexorable de la mort. La pièce est ainsi constituée de quatre parties : la mort de l’ange, la mort de la civilisation, la mort de la voix et la mort de l’humanité. Entre chaque mouvement, de petits interludes impalpables, presque insonores, assurent la transition pour qu’il n’y ait pas de silence total. Ce sont, selon Grisey, des « poussières sonores inconsistantes, destinées à maintenir un niveau de tension légèrement supérieur au silence poli mais relâché qui règne dans les salles de concert ». Dans tous les textes, et tous les mouvements, la mort ne semble pas synonyme de désolation mais finit toujours par être acceptée comme le commencement d’une nouvelle dimension d’existence. Malgré des passages très sombres, voire chaotiques, l’œuvre est nimbée d’un halo de paix.

Quatre morts

La première partie, « la mort de l’ange », est tirée de l’œuvre Les Heures à la nuit du poète français Christian Guez Ricord, que Gérard Grisey avait rencontré à la Villa Médicis et avec qui il avait souvent souhaité travailler (avant que le poète meure en 1988). Minimaliste et construite avec précision, cette partie est selon le compositeur la plus terrible : « La mort de l’ange est en effet la plus horrible de toutes car il y faut faire le deuil de nos rêves. »

La seconde partie, « la mort de la civilisation », reprend des fragments d’inscriptions à peine lisibles découverts sur des sarcophages égyptiens du Moyen Empire. Cette « lente litanie » est une musique diatonique qui évoque une longue énumération.

Pour la partie suivante, « la mort de la voix », ce sont deux vers venus de la Grèce Antique (et attribués à la poétesse Erinna de Telos) que Grisey utilise : « Le vide, l’écho, la voix, l’ombre des sons et le silence sont si familiers au musicien que je suis que ces deux vers me semblaient attendre une traduction musicale. »

La dernière partie, « la mort de l’humanité », est construite sur des extraits de poèmes épiques mésopotamiens (L’Épopée de Gilgamesh) qui content le déluge et la splendeur du monde après lui. Voilà comment Grisey nous décrit ce mouvement : « Bourrasque, pluie battante, ouragan, déluge, tempête, hécatombe, ces éléments donnent lieu à une grande polyphonie. » Pour clore cette partie, et toute l’œuvre, une berceuse profondément sereine s’élève, qui « n’est pas destinée à l’assoupissement mais au réveil. Elle est la musique de l’aube d’une humanité enfin débarrassée du cauchemar. »

 Élise Guignard