Dossiers - Musique ancienne

Händel Jephté

Händel
Portrait de Georg Friedrich Händel, attribué à Balthasar Denner (vers 1726-1728).
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Dernier oratorio de Händel composé dans un contexte difficile, Jephté évoque la douleur de l’homme soumis à sa destinée et à la volonté de dieu. Mêlant les atmosphères mais souvent tirée vers une obscurité désespérée, la partition recèle de véritables trésors, fruits de la maturité du compositeur.

On sait que Händel était capable de composer exceptionnellement vite. Généralement, quelques semaines lui suffisaient pour donner naissance à un oratorio. Il s’y attelait la majeure partie du temps en été et en automne, se rendant disponible à la période du Carême qui accueillait une grande saison de représentations. Pour Jephté cependant, les choses ne se passent pas du tout ainsi. Händel en entame la composition le 21 janvier 1751, un mois seulement avant l’ouverture de la saison à Covent Garden. Il commence alors à perdre la vue, ironie du sort au regard du livret de l’oratorio sur l’assujettissement de l’homme à son destin.

En février, le compositeur a achevé le chœur final de l’acte II « How dark, o Lord, are thy decrees » (« Combien sombres, Ô Seigneur, sont tes décrets ») et note sur la partition « incapable de continuer en raison de l’affaiblissement de la vue de l’œil gauche. » Lorsque la fameuse saison des oratorios s’ouvre, Jephté n’est donc pas achevé. Le retard de Händel est finalement occulté par le décès du prince Frédéric de Galles, le 20 mars, qui suspend la saison. 

À la fin du mois d’août 1751, l’oratorio est terminé, mais Händel ne voit plus du tout de l’œil gauche. En 1752, pour la saison suivante, il dirige quand même les 12 concerts de la période du Carême, en commençant par Jephté le 26 février, qui est repris deux fois. John Beard crée le rôle-titre tandis que Giulia Frasi interprète Iphis, un rôle qu’Händel a écrit pour elle, inspiré par la douceur de son timbre (c’est d’ailleurs cette même soprano qui avait créé Theodora). Malgré de nombreuses consultations médicales, Händel ne guérira pas. Alors âgé de 66 ans, il se voit condamné à arrêter la composition. 

Une lecture de la Bible

Händel tenta toute sa vie d’élargir le registre de l’oratorio et d’y apporter de la nouveauté, mais ceux basés sur des sujets profanes étaient rarement bien accueillis du public. Pour la période du Carême, il convenait de véhiculer des messages de piété avec sobriété. Jephté répond à ce schéma, avec un livret écrit par Thomas Morell. Théologien, Morell avait écrit d’autres livrets d’oratorios pour Händel comme Judas Maccabeus, Alexander Balus et Theodora. Pour Jephté, Morell reprend un épisode du Livre des Juges de l’Ancien Testament en s’appuyant sur un drame en latin de George Buchanan :Jephtes sive Votum. Il n’est pas le premier à s’intéresser au personnage, et écrit son livret en ayant en tête les œuvres de Carissimi, Montéclair et de l’abbé Pellegrin.

Morell puise aussi son inspiration dans l’Iphigénie à Aulis d’Euripide. L’histoire de Jephté est similaire en bien des points à celle d’Iphigénie : Jephté prononce le vœu malavisé de sacrifier la première personne qu’il rencontrera à son retour chez lui s’il remporte la guerre, sauf qu’il s’agira de sa fille Iphis. Accablé mais résolu, alors qu’il s’apprête à la sacrifier, son geste est arrêté au dernier moment par un ange et Iphis devra en échange consacrer sa vie à Dieu. La tension dramatique de l’ouvrage est créée autour du déchirement du protagoniste, tiraillé entre son devoir envers Dieu et son attachement pour sa fille. À l’image d’Iphigénie, que son père Agamemnon décide de sacrifier pour obtenir les faveurs des dieux, Iphis touche au sublime par son abnégation et son courage, ce que sait parfaitement dépeindre Händel (depuis Esther, le compositeur s’est fait le spécialiste de ces portraits féminins).

Une grande différence existe cependant entre le livret de Jephté et l’histoire biblique, c’est l’intervention de l’ange qui empêche le sacrifice, et ce choix de Morell n’est pas anodin. À l’époque de Händel, la religion et la Bible font partie intégrante de la vie sociale et politique. Comme beaucoup d’autres peuples à ce moment-là, les Anglais s’identifient aux anciens Israélites, se considérant comme le peuple élu de Dieu. Mais avec l’arrivée des Lumières et du scepticisme, les origines de la chrétienté sont questionnées, notamment l’histoire et les coutumes parfois cruelles des Israélites narrées dans la Bible, qui donnent l’image d’un Dieu sans pitié.

L’idée germe que le christianisme serait contaminé à sa source. Les libres-penseurs soulèvent autour du sujet un débat public de très grande ampleur. Le livret de Morell est donc d’actualité en traitant un épisode biblique qui fait apparaître le sacrifice humain comme rite de dévotion. En théologien, Morell donne donc une justification au vœu de Jephté en pointant du doigt une autre manière de s’y tenir qui exclut tout sacrifice, d’où l’intervention de l’ange. Il rend ce vœu acceptable et montre la miséricorde de Dieu, l’exemptant par là de tout soupçon de cruauté. 

Au cœur du drame

Le livret de Morell, au-delà de ses enjeux théologiques, a aussi la grande qualité de fournir à Händel une matière textuelle au fort potentiel expressif. Le compositeur fait de Jephté une œuvre profondément désespérée. Selon l’usage de l’époque, il réutilise des éléments composés par d’autres musiciens, notamment des parties de messes de Franz Habermann (on peut en déceler des extraits dans 12 numéros de Jephté). L’enjeu principal semble être pour Händel de traduire au mieux les tempéraments des différents personnages et les émotions qu’ils traversent alors qu’ils sont jetés dans le drame.

Beaucoup d’oratorios du musicien furent composés après ses opéras, et ils empruntent à ces ouvrages profanes leur force, voire leur violence, dans l’expression des conflits intérieurs. Le personnage de Jephté est traité avec une vraie profondeur, et on le voit évoluer au fur et à mesure de ses airs. Dans son premier air, son arrogance et son aplomb sont mis en avant. « La bonté me rendra grand » déclare-t-il son un ton péremptoire, amené par l’éclat de la musique. Sa douleur et sa solitude surgissent ensuite dans « Open thy marble jaws », avec une belle sobriété.

La ligne de chant et des violons sont emportés vers le registre grave. Dans un récitatif long et complexe (« Deeper and deeper still », construit avec pas moins de 15 tonalités), Jephté exprime son anéantissement puis à la fin de l’ouvrage, il demande aux anges de protéger Iphis dans l’au-delà, acceptant enfin son destin, avec le magnifique « Waft her, angels, through the skies ». Outre les personnages, le chœur joue un rôle d’une grande force expressive, même s’il n’est pas aussi omniprésent que dans Israël en Égypte par exemple. Représentant les Israélites, il se voit confier l’un des moments les plus sombres et les plus forts de la partition, qui est même l’un des sommets musicaux de tout l’opus händélien : « How dark o Lord are thy decrees ». 

Élise Guignard