Dossiers - Musique ancienne

Johann Sebastian Bach Oratorio de Noël

Johann Sebastian Bach
Né à Eisenach en 1685 et mort à Leipzig en 1750, Johann Sebastian Bach connaît trois grandes périodes créatrices – Weimar, Köthen et Leipzig. L’Oratorio de Noël appartient à sa dernière période.
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Parmi les ornements qu’accueille inévitablement le grand sapin coloré des fêtes de fin d’année, l’« oratorio de noël » BWV 248 peine parfois à jeter sa lumière radieuse du fait de la proximité de l’inévitable « messie » de Händel et à y regarder de près, cette guirlande musicale si scintillante n’illumine pas si souvent que cela nos salles de concerts. Et pourtant, quel éclat, quel raffinement sonore dans cette partition où l'allégresse de la foi s'exprime avec un sourire sans fard !

 

A vrai dire, au sein même de la production du Cantor de Leipzig, la Nativité ne possède pas tout à fait la notoriété de la Crucifixion. A force de répéter que Bach n’est jamais à son meilleur que lorsqu’il manie l’affliction, le péché ou la mort, la crucifixion ou la résurrection, on en oublie qu'il fut aussi l'auteur de radieuses cantates profanes, notamment celles qui, recyclées, servirent d’ossature à l’Oratorio : la BWV 213 « Hercules auf dem Scheidewege » (Hercules à la croisée des chemins) et la BWV 214 « Tönet, ihr Pauken » (Résonnez, timbales).

Ici, donc, c’est véritablement l’Enfant Jésus que l’on découvre. Lorsqu'il élabore l'Oratorio de Noël pour les festivités de Noël de 1734, le Cantor avait déjà une cinquantaine d’années avec, derrière lui, une production sacrée considérable, élaborée en grande partie à partir de 1723 pour faire face aux obligations liées à son poste leipzigois. Malgré ces charges écrasantes, il trouvait le temps de se consacrer à des activités musicales « extérieures », notamment à partir de 1729 où il prit la direction du Collegium Musicum créé par Telemann et installé dans le célèbre Café Zimmermann. Bach y donna nombre de partitions profanes, vocales ou instrumentales, de sa plume ou de celle de collègues, dirigeant lui-même du clavecin un groupe de musiciens généralement issus des rangs de ses propres élèves, ses fils y tenant sans doute un rôle important. Les divertissements donnés au Café pouvaient parfois prendre des dimensions spectaculaires, d’autant que les concerts avaient lieu en plein air et exigeaient donc des moyens sonores adaptés (nombreux instruments à vent), comme ce fut le cas des deux cantates profanes mentionnées ci-dessus. Bach puisa sans vergogne dans ce réservoir considérable, notamment pour la plupart des chœurs non écrits à partir d’un choral et la majeure partie des airs. Au Café Zimmermann, la BWV 213 fut sans doute créée le 5 septembre 1733 à l’occasion de l’anniversaire de Christian Friedrich, fils du Prince Electeur, et la BWV 214 le 8 décembre de la même année pour célébrer cette fois la gloire de la Princesse Electrice, Maria Josepha. Ces deux partitions festives fournirent l’épine dorsale des quatre premières cantates de l’Oratorio ainsi que quelques passages dans les deux dernières qui utilisent cependant le matériau d’autres œuvres (essentiellement la Cantate BWV 215 « Preise dein Glücke » et une Cantate BWV 248a malheureusement perdue).

L’attitude de Bach vis-à-vis du recyclage rejoignait le pragmatisme commun à tous les compositeurs de son temps et il est passionnant de chercher chez Händel ou Vivaldi les thèmes mélodiques qui réapparaissent d’œuvre en œuvre, d’opéra en opéra. Toutefois, on observe chez Bach un phénomène intéressant : une fois le matériau musical offert à Dieu par son intégration à une partition sacrée, jamais le compositeur n’effectuait le cheminement inverse.

L'inspiration des Abendmusiken

Bach fut en partie inspiré par un modèle alors fameux, les Abendmusiken organisées à Lübeck, initiées par Franz Tunder et poursuivies par son successeur, l’illustre Dietrich Buxtehude. Lors de ces concerts financés par des mécènes éclairés et dont l’entrée était gratuite pour le public, Buxtehude proposait en particulier des oratorios donnés en plusieurs parties, cinq généralement. Bach avait en tête cet exemple lorsqu’il s’attaqua à l’Oratorio de Noël , avec six cantates destinées à être données lors de chacune des six fêtes constituant la célébration de la Nativité : les trois jours de fête de Noël de 1734, le Jour de l’An 1735, le premier dimanche après le Nouvel An et enfin l’Epiphanie. Il est peu vraisemblable que ce Weihnachtsoratorium ait jamais été interprété en un seul tenant lors de la même soirée. Cette répartition en six cantates presque autonomes n'empêche guère l'Oratorio de posséder une véritable unité musicale et poétique, la présence d’un Evangéliste cimentant le tout, sans oublier un plan harmonique précis.

Le livret est anonyme, même si le nom de Picander, auteur de la compilation poétique ayant servi pour la Passion selon Saint Matthieu et du livret de la BWV 213, n’est pas impossible. Bach dut, comme à son habitude, contribuer de manière significative à un texte qui puise largement dans l’Evangile selon Saint Matthieu et, surtout, dans celui de Saint Luc, réputé être le plus « tendre » de tous. Avec une fraîcheur confinant parfois à une naïveté stylisée contrastant prodigieusement avec la sophistication de la musique, il relate successivement le Recensement de Bethléem et la Nativité (cantate I), l’Annonciation aux Bergers (cantate II), l’Adoration des Bergers (cantate III), la Circoncision et la Présentation au temple (cantate IV), le Voyage des Rois Mages (cantate V) et, enfin, l’Adoration des Mages (cantate VI). La trame textuelle opère la synthèse étonnante d’une passion (présence de l'Evangéliste) et de celles d’une cantate. La cantate avait été importée d’Italie dans la première moitié du XVIIe siècle, connaissant rapidement de nombreux avatars en Allemagne. Bach évite de systématiser l’utilisation de l’air da capo coutumier au modèle italien, avec sa succession tripartite immuable (séquence A, séquence B, reprise orné de A) et il convient de noter le nombre important de duos et trios, directement inspirés des cantates profanes citées ci-dessous et des échanges entre personnages dont elles étaient emplies. A la différence des Passions , les interventions des chœurs n’illustrent que très rarement l’irruption de la turba (la foule), véritable personnage dramatique à part entière de la Saint Matthieu ou de la Saint Jean , mais revêtent plutôt le visage de proclamation de foi de l’assemblée des fidèles.

Dès le chœur liminaire Jauchzet frohlocket , les origines festives de la musique se retrouvent dans une extrême rutilance sonore, avec un chœur à cinq voix en lieu et place des quatre habituelles à la grande majorité des cantates sacrées (le chœur à cinq voix est par exemple celui du Magnificat et de la Messe en si ), et surtout une opulence orchestrale inusitée. Les vents sont convoqués en nombre : trois hautbois, un hautbois d’amour, deux cors (qui sont le signe d’un lustre particulier) et trois trompettes lancent des sonorités brillantes scandées par des timbales. Le langage instrumental de l’Oratorio renvoie au visage le plus « moderne » de Bach, avec des interventions d’instruments solistes obligés aux arabesques raffinées, avec une prédilection marquée pour les sonorités fruitées du hautbois. Logiquement, tons majeurs et rythmes chorégraphiques dominent, même si des ombres subtilement distillées viennent anticiper le Chemin de Croix.

L'Evangéliste raconte

De nombreux numéros furent naturellement composés pour la nouvelle œuvre. Cela est vrai, bien sûr, de la partie de l’Evangéliste ainsi que de tous les récitatifs accompagnés des autres personnages. Il va de soi que les chorals ne sont pas issus des cantates profanes par définition dénuées de ce type de mélodies religieuses, ni même de partitions sacrées antérieures. De nombreux airs sont aussi des créations originales, tels que le « cœur spirituel » de l’Oratorio, l’air pour alto Schließe, mein Herze (Renferme, mon cœur) dans la troisième cantate, pour lequel Bach sembla avoir longuement hésité, ou, dans la sixième cantate, celui très fameux pour soprano, Flößt, mein Heiland dein Namen (Mon Sauveur, ton nom porte-t-il), avec hautbois d'amour et utilisation de la technique de l'écho chanté par un deuxième soprano.

Le dramatisme des Passions fait regretter à de nombreux mélomanes le fait que Bach n’ait jamais ouvertement composé d’opéras (Leipzig était une ville explicitement opposée à ce divertissement moralement douteux). Plus encore que dans ses sœurs aînées plus tragiques, l’Oratorio de Noël ouvre une fenêtre sur ce qu’aurait pu être Bach compositeur pour théâtre.

Yutha Tep

 

Le ténor Werner Güra interprétera l'Evangéliste de l’Oratorio de Noël donné à la Cité de la musique.