Dossiers - Musique ancienne

L’air de cour À la française

L’air de cour
Le joueur de luth, par le Caravage, vers 1595, Musée de l’Ermitage.
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En un peu moins d’un siècle d’existence, l’air de cour aura produit quelque 3000 pièces, largement tombés dans l’oubli de nos jours. Pourtant, ce genre vocal était très prisé à l’époque d’Henri IV puis de Louis XIII

À la fin du xvie siècle, la France vit une sombre époque : le règne d’Henri III est entaché de luttes religieuses auxquelles s’ajoutent les épidémies successives qui s’abattent sur l’Europe, entraînant famine et misère. En marge de ces épisodes tourmentés, un genre de musique vocale se développe à la cour où les fêtes princières battent leur plein, déconnectées d’une triste réalité. Art aristocratique dont le thème de prédilection est l’amour languissant, l’air de cour met en musique les textes des poètes de l’époque : Ronsard, Du Bellay, Baïf… Issu du vaudeville (alors « voix de ville », décrit en 1636 par Marin Mersenne comme « le plus simple de tous les Airs »), il est de forme strophique, simple dans sa mélodie et son harmonie. Le terme apparaît pour la première fois dans un recueil édité en 1571, Livre d’airs de cours miz sur le luth par Adrian Le Roy. Les airs de cour y sont des transcriptions de vaudevilles à l’origine pour quatre voix. Dans la préface du recueil, Le Roy définit lui-même l’ouvrage comme un « petit opuscule de chansons de la cour beaucoup plus légières (que jadis on appeloit voix de ville aujourd’huy Airs de Court) »

Très vite, d’autres recueils suivront et le genre sera majoritairement diffusé grâce à l’activité florissante des deux imprimeurs associés Le Roy et Robert Ballard (puis de son fils Pierre Ballard), détenteurs de la charge de seuls imprimeurs du roi pour la musique.

L’air de cour polyphonique

Si le premier recueil d’airs de cour est pour une voix avec accompagnement de luth, les recueils qui suivront sont des airs polyphoniques à quatre (ou quatre et cinq) parties. Celui qui donnera ses lettres de noblesse au genre est Pierre Guédron : nommé compositeur de la chambre du roi en 1601 (succédant ainsi à Claude Le Jeune), il publie six livres d’airs de cour à quatre et cinq parties de 1602 à 1620 (le dernier livre publié à titre posthume). À mi-chemin entre le contrepoint de la fin Renaissance et la nouvelle écriture pour une voix harmonisée, les airs de Guédron témoignent d’une souplesse rythmique encore influencée par la musique mesurée à l’antique (instaurée entre autres par Baïf, c’est une réflexion sur la correspondance entre la durée des notes et la longueur des syllabes). Guédron compose également des airs destinés aux très prisés ballets de cour (le premier ballet de cour est donné en 1581), servant d’introduction à un acte ou à une entrée. Antoine Boësset, gendre de Pierre Guédron, marche dans les pas de son beau-père avec neuf livres d’airs de cour à quatre et cinq parties, publiés entre 1617 et 1642. Tout en conservant l’écriture polyphonique de Guédron, Boësset adopte un style d’écriture qui annonce le baroque naissant : effets de contraste et de surprise (variation de l’effectif vocal et de la mesure (opposition binaire/ternaire) au sein d’une même pièce), voix de basse souvent cantonnée à un rôle harmonique, sans ornementation… À travers l’œuvre de ces deux principaux compositeurs (et de bien d’autres moins connus), l’air de cour connaît son âge d’or entre 1608 et 1643. Pierre Ballard (qui reprend la maison d’imprimerie de son père en 1607), fier de son privilège de seul imprimeur du roi pour la musique, ne publie d’ailleurs plus que des airs de cour, assuré du succès de ces recueils auprès du public. Si l’air de cour polyphonique se maintient, il est cependant rapidement concurrencé par une autre forme : celle pour voix seule avec accompagnement de luth. 

L’air de cour pour voix et luth

Il faut attendre plus de trente ans pour voir publié un deuxième recueil d’airs de cour avec accompagnement de luth, après celui de Le Roy en 1571. De plus en plus pratiqué en France au début du xviie, le luth permet à nombre de chanteurs amateurs de s’accompagner. Aussi, Pierre Ballard, attentif aux attentes de son public, inaugure en 1608 une collection de recueils d’airs pour une voix et tablature de luth avec le recueil Airs de différents autheurs mis en Tablature de luth par Gabriel Bataille. Sur les 68 airs français du recueil, 36 sont des adaptations d’airs polyphoniques de Pierre Guédron, qui paraissent la même année dans leur version originale. De manière générale, la version pour voix et luth apparait souvent quelques mois (voire quelques années !) avant la version polyphonique : plus abordables par les amateurs, donc susceptibles de connaître une plus grande diffusion, elles sont privilégiées par les imprimeurs. La voix supérieure des airs polyphoniques est conservée tandis que les tablatures au luth reprennent les voix inférieures, avec très peu de modifications ni ajout d’ornements virtuoses au luth (la partition étant conçue pour être facilement déchiffrée). Cinq autres livres d’airs fournis par Bataille suivront jusqu’en 1615, puis la collection est reprise par Boësset qui publie sept livres d’Airs de cour mis en tablature de luth (de 1620 à 1643). Dès lors sous la direction de Boësset, les recueils ne sont plus des ouvrages collectifs d’auteurs plus ou moins connus, mais des anthologies d’un seul auteur (à savoir Boësset qui accapare les recueils pour ses propres compositions). Les autres compositeurs qui en ont les moyens (Jean Boyer, Louys de Rigaud, Étienne Moulinié) publieront eux-mêmes leurs propres anthologies. Pour les chanteurs amateurs qui ne pratiquent pas le luth, des recueils d’airs pour voix seule sont également publiés dès 1608.

Évolution et disparition

À partir de 1620, le souci de la métrique mesurée encore présente chez Guédron disparaît progressivement dans l’air de cour. Le développement du ballet de cour sous Louis XIII, lié au goût pour la danse et à la magnificence ostentatoire, entraîne une proportion plus grande d’airs de cour destinés aux ballets. De plus en plus imprégnés de rythmes de danses, ces airs deviennent dès lors plus galants, plus sensibles à l’esthétique baroque naissante, mais aussi harmoniquement plus simples. Bientôt, la basse continue fait également son apparition et tend à s’imposer. Ballard, pressé par l’intérêt du public français pour cette nouvelle technique venue d’Italie, se soumet à ses nouvelles exigences : la mention « basse continue » apparaît pour la première fois dans le VIIe Livre des airs à quatre et cinq parties de Boësset (1630), mais il faut attendre 1647 et la publication de Pathodia sacra de Constantin Huyghens pour voir apparaître un recueil entier avec basse continue.

Néanmoins, les attentes du public ne cessent de changer. Ballard se plie aux nouveaux goûts plus légers pour les chansons sur des textes frivoles et volontiers gaillards. Les derniers livres d’airs de cour sont publiés dans les années 1650 (airs de Jean de Cambefort), bientôt détrônés par les Chansons pour danser et pour boire. De la chanson à boire (pour une voix et luth, déjà présente dans les recueils de Moulinié en 1629) naît ensuite l’air à boire (pour plusieurs voix et luth ou continuo), qui connait une grande popularité. L’air de cour déclinant se retrouve en partie dans l’air sérieux (pendant de l’air à boire avec lequel il s’associe dans les recueils d’Airs sérieux et à boire) mais disparaît totalement après 1660, ne refaisant surface que dans quelques anthologies telles que le Recueil des plus beaux vers qui ont été mis en chant (1661) ou Remarques sur l’Art de bien chanter (1679).

Floriane Goubault 

Repères

  • 1571

    premier livre d’airs de cour édité par Adrian Le Roy et Robert Ballard
  • 1581

    premier ballet de cour (le Ballet comique de la Reine)
  • 1589

    mort de Henri III
  • 1607

    Pierre Ballard reprend officiellement l’imprimerie de son père
  • 1608

    premier recueil de la collection, initiée par Pierre Ballard, d’airs de cour pour voix et tablature de luth
  • 1610

    mort de Henri IV
  • 1627

    premier Livre de chansons pour danser et boire publié par Baillard
  • 1630

    première mention de la basse continue dans un recueil d’airs de cour
  • 1634

    mort de Louis XIII / dernier livre d’Airs de cour mis en tablature de luth de Boësset
  • 1651

    dernier livre d’Airs de cour à quatre et cinq parties (Jean de Cambefort)