Dossiers - Musique ancienne

Purcell Musique de scène

Purcell
Compositeur particulièrement prolifique, Purcell concilia tradition anglaise et innovations françaises et italiennes.
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Surnommé l’Orphée britannique par ses contemporains, Henry Purcell excellait dans l’art de magnifier la langue anglaise à travers sa musique. Et si c’est surtout pour sa musique de scène qu’il est aujourd’hui renommé, ce genre musical n’occupera pourtant véritablement que les cinq dernières années de sa vie.

En 1659, la dictature puritaine de Cromwell s’effondre en Angleterre. Charles II est rappelé de son exil sur le continent et la monarchie est restaurée. Mise à mal par le régime austère des puritains, la musique trouve alors un nouvel essor. Et c’est dans l’effervescence d’une Angleterre en pleine transition politique, sociale et culturelle que naît Henry Purcell. Au carrefour de l’histoire anglaise, le compositeur s’attache à faire le lien entre l’héritage musical de son pays et les influences venues du continent. Même s’il a bien composé quelques œuvres instrumentales (pièces pour clavecin, fantaisies pour violes, sonates en trio…), c’est essentiellement dans la musique vocale que Purcell s’est illustré. « Ce don magique qu’avait Purcell avec les mots ne s’explique pas, pas plus que celui de Schubert. On peut véritablement dire qu’il trouvait dans les mots l’image-son […] et sa traduction exacte en musique », a dit de lui le ténor Peter Pears. En dépit d’une existence trop vite abrégée, Purcell a composé un très grand nombre de pièces pour voix (songs, catches, anthems, ainsi que de nombreuses odes destinées aux trois souverains qu’il a vu sse succéder), sans compter bien sûr sa musique de scène pour laquelle il est resté
si célèbre.

Dido and Æneas, seul et unique opéra de Purcell

Depuis quelque temps déjà en Angleterre, on cherche à imiter le modèle italien de déclamation chantée, adaptée à la langue anglaise. Ainsi, The Siege of Rhodes, créé en 1656, est considéré comme le premier opéra anglais. La musique, œuvre collective de cinq compositeurs, est malheureusement perdue. Ébloui par ce qu’il a vu et entendu en France lors de son exil, Charles II souhaite poursuivre dans cette dynamique et copier ses prestigieux voisins. Mais les tentatives pour introduire l’opéra en Angleterre, que ce soit l’opéra italien ou la tragédie lyrique française, se révèlent être des échecs cuisants. En témoigne Albion et Albanus, une « tragédie lyrique anglaise » sur un livret du grand poète John Dryden et une musique de Louis Grabu, un compositeur… français ! Créée en 1685, l’œuvre est un fiasco (même si celui-ci est principalement dû aux circonstances politiques défavorables). Les Anglais, attachés d’une part à leur tradition théâtrale parlée et d’autre part à celle du mask (divertissement scénique combinant musique, danse et spectacle), ne s’enthousiasment pas pour ces pièces invraisemblables où les personnages principaux ne s’expriment qu’en chantant. Aussi, plutôt que d’imposer un style étranger qui n’obtient pas les faveurs du public, d’autres compositeurs aspirent à créer un « opéra anglais ». John Blow avec Venus et Adonis (1683) puis Purcell avec Dido and Æneas tentent ainsi de doter l’Angleterre d’un genre national. La première représentation connue de Dido and Æneas n’a lieu qu’en 1689 dans une école de jeunes filles à Chelsea, mais la composition de l’opéra date probablement de 1684, suivant de près Vénus et Adonis avec lequel il partage de nombreuses caractéristiques (même forme, même distribution vocale…). Ces deux opéras se rapprochent également des opéras de chambre de Marc-Antoine Charpentier dont Purcell et Blow ont sans doute pu consulter les partitions : un effectif orchestral réduit, des chœurs et des danses pour structurer l’œuvre, une écriture vocale arioso plutôt qu’un récitatif strict… En dépit de leur courte durée visant à ne pas lasser les spectateurs, ni l’opéra de Purcell ni celui de Blow ne semblent avoir suscité quelque intérêt pour le public de l’époque, et les deux œuvres passent inaperçues dans le paysage musical. Dido and Æneas restera le seul opéra entièrement chanté de Purcell.

Le succès des semi-opéras

Après ce premier essai mitigé, Purcell se tourne vers la musique de scène pour des pièces de théâtre. Sa première expérience date de 1680 (avec la tragédie Theodosius) mais ses contributions au théâtre restent d’abord sporadiques et se limitent à quelques pièces. En revanche, à partir de 1689 et jusqu’à sa mort, il participera à la musique de près de quarante pièces de théâtre. Le compositeur ne renonce pas pour autant à l’idée de créer un opéra « à l’anglaise ». Et puisque le public anglais boude les œuvres entièrement chantées, il contribue à mettre au point un genre hybride, le « semi-opéra », en 5 actes généralement : les rôles principaux, tenus par des acteurs de théâtre, sont uniquement parlés tandis que les personnages secondaires chantent et dansent, accompagnés par la musique. Ces épisodes musicaux sont insérés à l’action mais sans participer à son développement. Déjà les œuvres de Locke illustraient un certain mélange des genres : Macbeth (1664) ou The Tempest (1674) doivent ainsi beaucoup à la comédie-ballet de Lully (une musique intégrée à l’action, mais réservée aux scènes de magie, de cérémonies ou pastorales, là où elle est considérée comme vraisemblable). Purcell poursuit dans cette voie : il assoit la forme du semi-opéra et lui donne ses lettres de noblesse. En 1690, The Prophetess or the History of Dioclesian, d’après une ancienne pièce adaptée par l’acteur Thomas Betterton, est le premier du genre. Tout est fait pour séduire le public : un orchestre baroque au grand complet (pour la première fois sur la scène anglaise), mais également des décors somptueux, des machines et autres effets spéciaux. Le succès est au rendez-vous. John Dryden, qui jusque-là déclarait la langue anglaise incompatible avec l’esthétique de l’opéra italien, reconnaît le talent de Purcell et affirme : « nous avons enfin trouvé un Anglais égal aux meilleurs étrangers ». Séduit par les talents du compositeur, Dryden collabore avec Betterton et Purcell pour un second semi-opéra : créé en 1691, King Arthur est une réussite qui restera longtemps populaire. Les scènes musicales, auxquelles Purcell donne une véritable fonction dramatique, sont ici parfaitement intégrées à l’action, tant et si bien qu’il est presque impossible de donner la pièce sans la musique. Puis vient en 1692 The Fairy Queen, librement adapté par Betterton du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Contrairement au précédent où la musique est intégrée dans les scènes, ici elle intervient au cours de quatre masques (un cinquième est ajouté en 1693), placés à la fin de chaque acte mais toujours en lien avec la pièce. C’est un spectacle grandiose et féérique. La musique de Purcell, composée cette fois pour des professionnels, est d’une qualité exceptionnelle. Malgré le succès de la pièce, les bénéfices ne parviennent pas à amortir le coût exorbitant de la production, et le théâtre de Dorset Garden (qui avait déjà accueilli les semi-opéras précédents) doit revoir ses ambitions à la baisse pour les années suivantes. Le prochain semi-opéra The Indian Queen (1695) sera donc plus modeste. Alors au sommet de sa gloire, Purcell est également de plus en plus sollicité par le théâtre. Surmené par les commandes, il meurt épuisé le 21 novembre 1695 à seulement 36 ans. Quant à l’opéra italien, porté à des sommets par Händel arrivé en 1712, il éclipsera bien vite le semi-opéra en Angleterre.

Floriane Goubault