Dossiers - Romantique

Ambroise Thomas Hamlet

Ambroise Thomas
S’il est un pédagogue vite reconnu, Ambroise Thomas n’entame qu’à 50 ans une carrière de compositeur relativement tardive mais fructueuse.
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Malgré toutes les critiques qu’on a pu entendre sur Ambroise Thomas, son Hamlet émeut par sa force expressive et par ses deux rôles principaux. Le duo amoureux formé par Hamlet et Ophélie, nous éloignant certes de la pièce de Shakespeare, offre des pages de musique magnifiques qui attirèrent les plus grands interprètes.

La musique d’Ambroise Thomas est souvent restée dans l’ombre de celle de ses contemporains, comme Gounod ou Halévy, et connut un certain désamour. On se rappelle de la célèbre boutade de Chabrier : « Il y a trois sortes de musiques : la bonne, la mauvaise, et la musique d’Ambroise Thomas. » Il n’en reste pas moins qu’on doit au compositeur de beaux ouvrages, contenant des pages mémorables.

Né en 1811 à Metz, Ambroise Thomas était le fils d’un professeur de musique qui lui enseigna très tôt le piano et le violon. À sa mort, la mère de l’enfant l’emmena à Paris, où il put entamer des études musicales au Conservatoire avant d’obtenir en 1832 le Grand Prix de Rome avec sa cantate Herman et Katy. Ambroise Thomas connut un premier succès avec Le Caïd donné en 1849 à l’Opéra Comique. Il écrivit par la suite une vingtaine d’ouvrages lyriques qui furent des réussites plus ou moins brillantes mais dont la renommée, dans la majorité des cas, ne survécut pas à l’épreuve du temps. 

Lorsqu’Ambroise Thomas choisit Hamlet comme sujet, ce n’était pas la première fois qu’il s’inspirait de Shakespeare dont l’œuvre lui plaisait beaucoup. En 1850 il avait repris Le Songe d’une nuit d’été, avec un livret conçu par Rosier et De Leuwen. Dans Mignon (1866), qui fut l’une de ses plus grandes réussites (avec environ un millier de représentations dans les trente ans qui suivirent sa création) on retrouve aussi une allusion au célèbre dramaturge par le personnage de Meister qui s’intéresse à son théâtre. Le compositeur acheva en 1863 un premier jet d’Hamlet en quatre actes, avant la création de Mignon. L’œuvre fut mise de côté puis reprise en 1868, augmentée d’un cinquième acte et d’un ballet, et transformée afin que le rôle-titre soit chanté par le baryton Jean-Baptiste Faure et non par un ténor comme l’avait initialement imaginé Ambroise Thomas. À la création de l’opéra, Faure participa grandement à son succès. Le public apprécia en outre le second tableau de l’acte I, le tableau de l’oratoire à l’acte III, et bien sûr la scène de la folie d’Ophélie. L’œuvre fut donnée près de 400 fois en 70 ans. À la mort d’Ambroise Thomas en 1896, Hamlet resta à l’affiche du Palais Garnier pendant une vingtaine d’années, avant de tomber dans l’oubli pendant l’entre-deux-guerres. Il refit surface à la fin du xxe siècle. Aujourd’hui l’opéra reste donné régulièrement car il offre des rôles de rêve au baryton qui chante Hamlet et à la soprano qui chante Ophélie (dont la longue scène de folie permet de déployer toute une pyrotechnie vocale). Les plus grands interprètes se sont laissés tenter par ces rôles, permettant à l’opéra de triompher régulièrement, comme Thomas Hampson ou Bo Skovhus pour Hamlet et Maria Callas ou Natalie Dessay pour Ophélie. 

De Shakespeare à Thomas

Bamlet est probablement l’une des pièces les plus célèbres de Shakespeare. Tragédie centrée sur la vengeance et la folie, elle tire surtout sa force du paradoxe du personnage principal, désireux d’accomplir le devoir qui lui incombe mais torturé par des questionnements universels qui en font le porte-parole de l’humanité et semblent l’empêcher d’agir. Shakespeare met en lumière un monde où la violence engendre la violence, avec une histoire se concluant sur l’anéantissement de toute vie. L’opéra Hamlet est en réalité assez peu fidèle à la pièce de Shakespeare, on perd en partie la profondeur du questionnement existentiel et les ambiguïtés de l’œuvre d’origine. Le livret de Barbier et Carré est lui-même adapté d’une version en français d’Hamlet signée Alexandre Dumas et Paul Meurice. Il faut dire que beaucoup d’éléments du Hamlet de Shakespeare n’étaient pas du goût des spectateurs français du xixe siècle, comme le crâne de Yorick exhumé ou bien sûr la vision d’une mort sur scène. Pour ces raisons-là de nombreuses traductions françaises déjà éloignées du texte d’origine avaient vu le jour dès le xviiie siècle, notamment une de Jean-François Ducis qui avait été donnée régulièrement à la Comédie Française. Elle donnait une vision un peu fade de la pièce de Shakespeare car l’écriture d’origine avait été transformée en alexandrins, plus convenables pour l’époque. L’œuvre d’Ambroise Thomas, dans la même idée, édulcora beaucoup la pièce originale. Pour convenir à la tradition du « grand opéra français », la complexité d’Hamlet et son incapacité à agir sont balayées par son histoire d’amour avec Ophélie qui devient centrale. Ses discours philosophiques sont remplacés par ses inquiétudes au sujet de sa fiancée et ses regrets à la fin de l’opéra. Une passion amoureuse détruite par un désir de vengeance, voilà en résumé ce que nous raconte l’ouvrage, dans une teinte plus mélodramatique que tragique. Les deux plus grands changements se situent au niveau des personnages principaux : Hamlet ne meurt pas à la fin de l’opéra mais doit être couronné roi, et Ophélie prend une place prépondérante dans la pièce, notamment au moment de sa folie qui occupe un acte entier de l’œuvre. Précisons quand même qu’il existe une version de 1869 qui fut destinée à Covent Garden où Hamlet assassine Claudius mais reçoit une blessure mortelle par Laërte, expirant auprès d’Ophélie. Cette modification avait été faite pour ne pas heurter le public anglais très attaché à la pièce de Shakespeare. Outre le traitement des personnages principaux, on peut remarquer beaucoup d’autres petites différences entre le livret de Barbier et Carré et l’œuvre de Shakespeare, comme Polonius et Laërte qui ne sont pas assassinés.

Pour autant, la métamorphose de la pièce d’origine effectuée par les librettistes ne supprime pas l’idée de fatalité qu’on avait chez Shakespeare, ni l’omniprésence de la mort, planant même dans les passages les plus légers. Dans la Revue et Gazette musicale de Paris de 1868, le critique Paul Bernard décréta ainsi : « Le livret du nouvel opéra reste parfaitement dans la couleur de Shakespeare. On y retrouve la même fièvre passionnée, la fatalité implacable s’acharnant sur ses victimes, le glas de la mort vibrant au milieu des fêtes, et par-dessus tout cela une conviction qui marche vers son but sans faiblesse. La partie philosophique seule y est moins développée. »

Académisme et romantisme

Si le livret appauvrit indéniablement le Hamlet d’origine, l’opéra Hamlet est une réussite pour certaines pages sublimes qu’il offre à ses interprètes. Pour expliquer le trait d’esprit de Chabrier sur la musique d’Ambroise Thomas, il faut comprendre que cette musique était conçue d’abord pour séduire le public de son époque, cédant parfois à des facilités, et mettant avant tout en valeur des lignes mélodiques. Du point de vue du style, Ambroise Thomas resta toujours dans un certain académisme, se montrant fidèle à la tradition de la musique française en rejetant tout type d’écriture qu’il ne comprenait pas, notamment les influences germaniques. Selon Alfred Bruneau, il « n’eut d’autre ambition que de suivre la route indiquée par la mode ». Mais il ne faut pas réduire la musique d’Ambroise Thomas à ce qu’on lui reproche souvent, et le compositeur développe dans Hamlet une écriture orchestrale magnifique et toujours intelligente par rapport à la partie vocale. La fine connaissance des voix qu’a Ambroise Thomas lui permet de mettre tout l’orchestre à leur service et de transformer le récitatif en récitatif arioso, participant à l’évolution du grand opéra français vers le drame lyrique. On peut remarquer une répartition des voix originale, avec une prédominance frappante des tessitures graves (il y a avant tout des barytons et basses, et les ténors ont pour une fois les rôles secondaires). La tessiture très aigue du rôle d’Ophélie tranche avec les autres voix et ressort d’autant plus. Des motifs mélodiques associés à des personnages ou des situations reviennent régulièrement et des couleurs orchestrales particulières viennent souligner le dramatisme de certaines scènes, avec force trémolos, pizzicatos… L’harmonie est typique de la tradition romantique, avec beaucoup de modulations à la sixte ou à la tierce, des chromatismes expressifs, etc. 

De grandes pages

Parmi les passages les plus réussis de l’opéra on peut citer le grand duo d’amour entre Hamlet et Ophélie à l’acte I « Doute de la lumière… » (invention totale par rapport à la pièce de Shakespeare), avec un lyrisme poussé à son paroxysme. Hamlet y encourage Ophélie à douter du soleil et du jour, mais pas de son amour… Le dialogue entre Hamlet et le spectre constitue un autre moment fort, la voix du spectre semblant venir du lointain dans une lamentation monocorde et celle d’Hamlet, beaucoup plus présente, achevant la scène par une grande envolée où le personnage jure de venger son père. La grande scène de folie d’Ophélie à l’acte IV est l’une des plus marquantes de l’opéra. Elle présente des sections contrastées qui illustrent la folie du personnage, notamment une ballade (« Pâle et blonde… ») qui commence avec simplicité, dans une couleur ancienne presque modale. Ophélie y entrevoit déjà son destin, la « Willis » dont elle parle désignant une fiancée morte avant son mariage. Cette ballade tranche avec les vocalises à venir, certaines pages se parant même de couleurs orientalisantes. Dans une coda puissante et pathétique qui clôt la scène, Ophélie crie son désespoir et annonce sa mort.

Ambroise Thomas signe donc avec Hamlet un drame amoureux et passionné. S’il sut indéniablement séduire le public de son époque, il touche encore aujourd’hui malgré tout ce qu’on lui reproche, si l’on se fie au succès des productions récentes.

Élise Guignard

 

Repères

  • 1811

    Naissance à Metz
  • 1832

    Il obtient le Grand Prix de Rome
  • 1849

    Le Caïd
  • 1850

    Le Songe d’une nuit d’été
  • 1851

    Élection à l’Académie des beaux-arts
  • 1856

    Il est nommé professeur de composition au Conservatoire de Paris
  • 1863

    Premier jet d’Hamlet
  • 1866

    Mignon
  • 1868

    Hamlet
  • 1871

    Il est nommé directeur du Conservatoire de Paris
  • 1896

    Décès à Paris