Dossiers - Romantique

Donizetti L'élixir d'amour

Donizetti
À la suite de Bellini et Rossini, Donizetti devient le nouvel emblème de l’opéra italien.
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Composé au moment où la Carrière de Donizetti prend son envol, l’Elisir d’amore offre une savante harmonie entre comique d’opéra bouffe et lyrisme romantique. Il révèle tout le génie du compositeur, aussi bien du point de vue de la dynamique théâtrale que de la justesse dans l’expression des sentiments.

Lorsqu’en 1832 Alessandro Lanari, impresario du Théâtre de la Canobbiana de Milan en concurrence avec La Scala, apprend que le compositeur à qui il a commandé un ouvrage abandonne son projet juste avant l’ouverture de la saison lyrique, il doit trouver une solution de remplacement immédiate. Il se tourne alors vers Donizetti, jeune compositeur dont la renommée a commencé à s’étendre, notamment depuis son Anna Bolena en 1830, et capable de composer rapidement. Lanari veut un opéra bouffe et il signe un contrat avec Donizetti à la mi-avril. Cependant, alors que l’impresario propose au compositeur de reprendre un de ses opéras déjà écrits, ce dernier décide plutôt de s’atteler à la composition d’un nouvel ouvrage : L’Elisir d’amore. Si on raconte qu’il l’a composé en deux semaines, il semble qu’il l’ait plutôt fait en quatre ou six semaines. Le librettiste Felice Romani réutilise un livret d’Eugène Scribe : celui de l’opéra Le Philtre de Daniel-François-Esprit Auber (lui-même adapté de la pièce Il Filtro de Silvio Malaperta), créé à l’Opéra de Paris en juin 1831. À l’époque, Auber peut se prévaloir d’une fantastique notoriété, et le public parisien ne manque jamais d’ovationner ses ouvrages lyriques. Le Philtre n’a pas fait exception et a connu un triomphe. Les conditions sont réunies pour que L’Elisir d’amore soit également une réussite mais Donizetti est inquiet, en raison de la distribution prévue qu’il juge médiocre. Qui plus est, il a perdu confiance en son travail après le terrible échec d’Ugo conte di Parigi seulement deux mois avant. Pourtant, à sa création le 12 mai 1832, L’Elisir d’amore remporte une adhésion sans réserve de l’audience. La Gazetta di Milano en fait l’éloge : « Le style est brillant, le passage du bouffe au sérieux est effectué avec des gradations surprenantes et les émotions sont traitées avec une véritable passion musicale. […] Tout est très beau et fut très applaudi. Dire quel morceau est le plus beau serait une tâche bien difficile ». L’Elisir d’amore est donné trente-trois fois dans la saison et entre 1838 et 1848 il sera l’opéra le plus donné en Italie, bénéficiant de distributions de choix comme en 1835 où Maria Malibran chante Adina ou en 1900 où Enrico Caruso interprète Nemorino dans une production de Toscanini. Alors que Bellini meurt en 1835 et que Rossini ne compose presque plus, Donizetti devient peu à peu le nouveau symbole de l’opéra romantique italien.

Le « drame joyeux »

Célèbres pour ses grands chefs-d’œuvre tragiques, comme Lucia di Lammermoor, Donizetti a aussi excellé dans le répertoire plus léger. Prenant modèle sur Rossini, il composa une vingtaine d’ouvrages comiques. L’Elisir d’amore est l’un des plus célèbres, avec La Fille du régiment (1840) et Don Pasquale (1843). Il s’agit d’un melodramma giocoso (littéralement « drame joyeux »), qui a la spécificité de mêler les registres comique et sérieux. À cheval entre l’opera seria et l’opera buffa, ce type d’ouvrage amena à effacer progressivement la catégorisation des genres lyriques. On trouvait ce mélange des caractères déjà au xviiie siècle, avec des opéras de Mozart, comme Cosi fan tutte, ou de Cimarosa (Le Mariage secret par exemple). Rossini s’en empara ensuite avec entre autres la Cenerentola, parvenant à fusionner la vivacité du style napolitain et la subtilité des sentiments humains. C’est tout à fait ce que l’on retrouve dans L’Elisir d’amore. Le rythme du livret de Felice Romani apporte une vraie légèreté, et son essence même prête à sourire : l’histoire de Tristan et Iseult est reprise dans une version burlesque où les protagonistes sont une fermière et un cultivateur et le philtre magique n’est autre que du vin. Le comique nait des coïncidences : la réalité vient confirmer par hasard les affabulations de Dulcamara, le spectateur s’amusant de la trivialité du réel qui est en fait la seule magie de l’histoire. Le cadre bucolique de L’Elisir d’amore est très caractéristique, apportant immédiatement à l’action naïveté et fraicheur. Gianetta, incarnation même de cet esprit de légèreté, chante avec le chœur les beautés d’une campagne idéalisée où il semble faire tout le temps beau (« Bel conforto al mietitore »). Le traitement de l’orchestre vient accentuer la théâtralité de l’ouvrage. Suivant la tendance des compositeurs italiens de l’époque, Donizetti floute les contrastes de style entre récits et airs et confie à l’orchestre le rôle de lier les scènes entre elles. Il travaille également les couleurs instrumentales et compose des thèmes qui rappellent par moments des chansons populaires. Pour décider du caractère de chaque numéro, Donizetti colle au plus près le livret de Romani. L’orchestre devient le complice des personnages, avec des parties d’accompagnement très représentatives du bel canto. Il sonne parfois très rossinien, notamment dans les élans musicaux, les jeux de contraste et dans la rapidité des enchaînements entre les interventions du chœur et des solistes. Du côté des personnages, deux d’entre eux assurent le caractère buffo de l’œuvre : Belcore, mais avant tout Dulcamara. Dans un portrait très schématique mais théâtralement efficace, il joue parfaitement son rôle. En parfait charlatan, il énumère un nombre infini de pouvoirs qu’auraient ses potions. Le tempo maestoso de l’air « Udite, udite, o rustici », les accords solennels de l’orchestre et les crescendos soulignent sa manière de parler emphatique.

Vers le héros romantique

Àcôté de cette mécanique comique bien huilée, d’autres personnages évoluent sur un registre plus profond. Il s’agit bien entendu des deux protagonistes, et avant tout de Nemorino. Il est dépeint avec une justesse rare pour un ouvrage léger, et sa mélancolie évoque déjà les futurs héros romantiques. Vocalement, il n’a que peu de traits virtuoses à chanter, et la vaillance est mise de côté. Il chante souvent dans le médium, et le rôle demande avant tout un art de la nuance. Sommet de lyrisme et de bel canto l’air « Una furtiva lagrima » assure la renommée de L’Elisir d’amore à lui seul. C’est d’ailleurs l’un des rares numéros que Romani ajouta au livret de Scribe, dans le but d’humaniser les personnages et de les rendre plus crédibles. La romance, larghetto, commence en si bémol mineur, le basson chantant une phrase qui sera reprise par Nemorino. L’émotion du personnage apparaît avec une sincérité poignante. Sans connaître son origine, qui pourrait deviner que cet air est tiré d’un ouvrage comique ? Le personnage d’Adina est intéressant lui aussi, notamment parce qu’il évolue tout au long de l’œuvre. Si Nemorino semble gagner en confiance en lui au fur et à mesure, Adina perd au contraire son caractère démonstratif et sa superficialité en tombant amoureuse. Son cynisme laisse place à une authenticité nouvelle. Dès son second duo (« Esulti pur »), on comprend que celle qui voulait « changer d’amour chaque jour » aime Nemorino. Dans son air « Prendi, per me sei libero » où elle lui avoue ses sentiments, les harmonies minorisées révèlent une sentimentalité qui nous éloigne encore une fois du registre comique. Par cette empreinte romantique forte, Donizetti construit ainsi une identité musicale bien à lui : les effusions du sentiment amoureux ont pris le pas sur la mécanique comique. Après L’Elisir d’amore, le compositeur délaissera quelque peu le style buffo pour se consacrer avant tout au répertoire tragique.

Élise Guignard

REPÈRES

  • 1797

    Naissance à Bergame
  • 1818

    Création d’Enrico di Borgogna
  • 1824

    Création de L’ajo nell’imbarazzo
  • 1830

    Création d’Anna Bolena
  • 1832

    Création de L’élixir d’amour
  • 1834

    Donizetti est nommé Maitre de Chapelle et professeur au Real Collegio de Naples
  • 1835

    Il est fait chevalier de la Légion d’honneur, création de Lucia di Lammermoor
  • 1837

    Donizetti tombe en dépression à la mort de sa femme
  • 1840

    Créations de La Fille du régiment et La Favorite
  • 1842

    Maitre de Chapelle de la cour de Vienne
  • 1843

    Création de Don Pasquale
  • 1848

    Décès à Bergame