Dossiers - Symphonique

Orchestre de chambre de Paris 40 ans

Orchestre de chambre de Paris
La talentueuse Deborah Nemtanu (au premier plan à gauche de la photo) est le violon solo supersoliste de l’OCP depuis 2005.
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L’Orchestre de Chambre de Paris (l’OCP pour ses fidèles) fête cette année son quarantième anniversaire. Quatre décennies de métamorphose continue qui ont contribué à faire de cette formation un acteur incontournable de la vie musicale aussi bien parisienne (avec un ancrage exemplaire dans le tissu citoyen) qu’internationale.

En 1978 naît l’Ensemble orchestral de Paris qui devient, en 2012, l’Orchestre de chambre de Paris, mutation éminemment judicieuse qui soulignait, avec un surcroît d’acuité, l’identité artistique de la formation, seul et unique orchestre de chambre dans la capitale française. La liste des directeurs musicaux confirme ce positionnement. En 1978, les destinées musicales sont alors confiées au violoniste et chef d’orchestre Jean-Pierre Wallez. Lui succèdent Armin Jordan (1986-1993), Jean-Jacques Kantorow (1994-1998), John Nelson surtout (1998-2009), Joseph Swensen (2009-2012), Thomas Zehetmair (2012-2014) et enfin, depuis 2015, Douglas Boyd.

Vous l’aurez sans doute remarqué : si le long mandat de John Nelson en impose, les violonistes-chefs (Wallez, Kantorow, Swensen, Zehetmair) forment un peloton serré. Inscrit, pourrait-on dire, dans l’ADN de l’orchestre et garant d’une approche véritablement chambriste, le « joué-dirigé » si cher à l’OCP n’est pas un vain mot, qui fait l’objet d’une académie – la Paris Play-Direct Academy – reconnue internationalement, et se concrétise sur scène par les concerts que, cette année, Lars Vogt, Fabio Biondi, Christian Tetzlaff ou, bien sûr, François-Frédéric Guy vont diriger de leur instrument respectif. Hautbois solo du Chamber Orchestra of Europe durant deux décennies, Douglas Boyd a une parfaite conscience de ces enjeux, même s’il a rangé son instrument depuis nombre d’années.

On peut souligner une caractéristique hautement significative de la politique de l’OCP dans le choix des chefs invités : la marche vers la parité s’effectue avec résolution, avec la présence très régulière de baguettes féminines talentueuses. L’orchestre eut pour le moins une longueur d’avance sur les autres institutions et l’on se souvient des concerts que dirigèrent très tôt Laurence Equilbey et Nathalie Stutzmann, deux grandes personnalités qui furent artistes associées. Avec Elena Schwarz, Speranza Scappucci, Marzena Diakun à deux reprises et Karen Kamensek cette année, l’Orchestre de chambre de Paris se place indéniablement à l’avant-garde de la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Les saisons à venir amplifieront encore cette évolution absolument nécessaire.

Quatre siècles de musique

Rien ne traduit mieux l’identité d’un orchestre que les programmes de ses concerts. Avec sa quarantaine de musiciens, l’Orchestre de chambre de Paris est à même d’aborder quatre siècles de musique, des chefs-d’œuvre de l’époque baroque à la création contemporaine, dans tous les genres musicaux imaginables. Ainsi, les fidèles de l’OCP peuvent, durant la même saison, faire leur miel des concertos de Vivaldi (surtout s’ils sont confiés à Fabio Biondi, invité régulier de l’orchestre), puis assister à la création d’une œuvre de Thierry Escaich, Philippe Manoury ou, cette saison, d’Arthur Lavandier (ce jeune et brillant compositeur succède à Manoury comme compositeur en résidence). Ils peuvent se délecter d’un concerto pour piano de Beethoven à la Philharmonie, ensuite apprécier les voix les plus illustres et enfin applaudir leur orchestre préféré dans les fosses de l’Opéra Comique (Madame Favart d’Offenbach dirigé par Laurent Campellone et mis en scène par Anne Kessler) ou du Théâtre des Champs-Élysées (Ariane à Naxos de Strauss dans une reprise de la production aixoise, sous la baguette de Jérémie Rhorer).

Cette diversité illustre la souplesse d’un effectif « à géométrie variable », pour reprendre une formule fort populaire il y a quelques années, mais aussi la très grande capacité d’adaptation de ses membres. Toutefois, comme de normal, ce sont les partitions de la Sainte Trinité viennoise – Haydn, Mozart et Beethoven – qui forment le socle sur lequel s’édifie le répertoire de l’orchestre et scanderont cette saison-anniversaire. La discographie de l’orchestre peut se targuer d’une intégrale des symphonies de Beethoven et d’une gravure des trois dernières symphonies de Mozart sous la direction de John Nelson. Les Symphonies parisiennes de Haydn devraient sous peu faire leur apparition.

Souvent données avec des effectifs pléthoriques, les concertos et symphonies romantiques retrouvent une transparence et une vivacité bienvenues grâce à une configuration plus proche des pratiques en vigueur à l’époque de composition. Mendelssohn (Concerto pour violon avec Christian Tetzlaff, Symphonie n° 3 « Écossaise »), Schumann (Concerto pour violoncelle avec Victor Julien-Laferrière et Concerto pour piano avec Lars Vogt), Brahms (Concertos pour piano n° 1 & 2 avec François-Frédéric Guy) ou Saint-Saëns (Concerto pour violoncelle n° 1 avec Alisa Weilerstein) tirent un profit salutaire de cette cure d’amincissement. De même, les opéras romantiques italiens ou français bénéficient au plus haut point de cette légèreté retrouvée, comme le prouvera Marie Stuart de Donizetti avec Joyce DiDonato en reine d’Écosse.

Les rejoignent les grandes œuvres nées de la passion pour l’orchestre de chambre montrée par les compositeurs des dernières décennies du xixe siècle jusqu’à nos jours. Pour 2018/2019, citons Siegfried Idyll de Wagner, le Divertimento de Bartók, La Nuit transfigurée de Schönberg, la Symphonie de chambre de Chostakovitch, la Symphonie n° 1 « Classique » de Prokofiev, l’Adagio pour cordes de Barber ou encore le Tombeau de Couperin de Ravel.

Outre les opéras, le quotidien d’un orchestre de chambre consiste aussi en productions vocales. Pour l’oratorio, l’orchestre peut compter sur des collaborations telles que celle de la Maîtrise de Notre-Dame, partenaire naturel pour les grandes fresques proposées dans le cadre incomparable de la cathédrale parisienne (en octobre le Magnificat de Bach). Les musiciens parisiens retrouveront, pour L’Enfance du Christ de Berlioz (on célèbrera en 2019 les 150 ans de la mort du grand Hector), le Chœur de la Radio flamande avec lequel ils ont gravé une formidable Reine de Chypre de Halévy. On attend avec impatience le Stabat Mater de Rossini en compagnie du Chœur de Radio France et d’une distribution emmenée par Sonya Yoncheva.

Un orchestre citoyen

L’Orchestre de chambre de Paris prend son nom au pied de la lettre, se produisant à travers toute la ville. Si la Philharmonie lui offre un point de chute privilégié, l’OCP n’a pas quitté le Théâtre des Champs-Élysées où se sont écrites des pages mémorables de son histoire, et prend aussi ses quartiers au Centquatre, à la Salle Cortot (ses musiciens y donnent des concerts de musique de chambre très appréciés) ou au Théâtre 13, sans oublier Notre-Dame. Toutefois, les activités de l’orchestre ne se limitent nullement à ces salles. Citons Nicolas Droin, le directeur général de l’OCP : « À partir de ces bases, nous pouvons nous projeter dans l’ensemble du tissu urbain ». Cette projection suit une trajectoire concrète et bien dessinée, à savoir les tracés de la ligne 5 du métro et du tram T3, franchissant volontiers le périphérique pour explorer les communes limitrophes. Il est vain de vouloir résumer, en ces quelques lignes, les initiatives d’une formation affirmant avec force sa volonté d’occuper dignement sa place dans la cité.

Il y a bien sûr les actions « habituelles » et le jeune public fait l’objet, très légitimement, d’une attention particulière : les ouvertures des répétitions ou les concerts pédagogiques (pendant lesquels les élèves sont placés à côté des musiciens, au cœur de l’orchestre) à la Philharmonie constituent des rendez-vous très courus. Les musiciens de l’OCP prennent aussi le chemin des écoles pour des présentations d’instruments dans des établissements élémentaires, voire maternelles, des XIIIe ou XIXe arrondissements, donnant au passage des mini-concerts conçus pour les plus jeunes.

Mais il y a aussi – et sur ce point, l’OCP démontre une énergie et une volonté remarquables –, ces initiatives lancées contre l’exclusion sous toutes ses formes. Citons par exemple le concert donné à l’EHPAD Canal des Maraîchers, dans le XIXe arrondissement, pour des personnes âgées atteintes du syndrome d’Alzheimer.

Certaines entreprises se font plus participatives. Les Flibustiers du Qlassik ont permis à des détenus du centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin, sous l’impulsion d’un quatuor de musiciens de l’OCP et du rappeur Ménélik, d’écrire des textes ensuite mis en musique, et de les interpréter au Théâtre Paris-Villette (voir encadré). Pour Histoire des quatre coins du monde, des migrants de tous âges et de toutes provenances puisèrent dans les contes de leur culture d’origine pour élaborer, sous le regard du compositeur Mark Withers et de la metteure en scène Aurélie Rochman, un spectacle donné en juin 2018 au Musée de l’immigration. Dans le cadre de ces activités, l’OCP investit des lieux tels que les centres d’hébergement d’urgence Bastion de Bercy ou Simplon.

On ne peut qu’admirer la façon dont les musiciens de l’orchestre resserrent les rangs autour de ces initiatives leur tenant particulièrement à cœur. Leur motivation impressionne par une simplicité qui transparaît avec force dans les propos de Frank Della Valle, violon solo de l’OCP : « Alors que la misère alentour est de plus en plus épouvantable, notre devoir est d’offrir un peu d’espoir, si nous avons la possibilité de le faire ». Il convient de remercier dignement ces musiciens qui, avec obstination, apportent une lumière inespérée à des personnes confrontées quotidiennement à une obscurité si difficile à dissiper.

 

3 Questions à DOUGLAS BOYD, Directeur musical de l'OCP

 

Cadences : Que représente pour vous ce 40e anniversaire ?

Douglas Boyd : C’est une occasion formidable de célébrer notre histoire, mais aussi de fêter et de préparer l’avenir! Quand je parle d’avenir, je pense d’abord aux musiciens. Nous vivons un moment extraordinaire où les artistes présents à la fondation, forts de leur expérience et de leur énergie, passent le flambeau à une nouvelle génération qui perpétue cette vision si particulière de notre orchestre. Ensemble, ils partagent une même ambition : un orchestre de demain bâti autour des notions de Communauté artistique, d’Engagement sociétal et de recherche permanente de l’excellence.

C. : Comment avez-vous construit cette saison ?

D. B. : Elle est construite sur l’ADN même de l’orchestre. J’aime rappeler que le travail de fond d’un orchestre de chambre est de restituer le répertoire classique, son style, son phrasé, dans un juste équilibre entre les avancées musicologiques et une interprétation vécue, vivante. Vous ne serez donc pas surpris de la large présence de Haydn, Mozart et Beethoven dans nos programmes. Nous n’oublions pas non plus la création contemporaine avec notre compositeur en résidence Arthur Lavandier. Le joué dirigé (où un soliste dirige depuis son instrument l’orchestre sans chef) sera plus que jamais à l’honneur avec des collaborations de tout premier plan : Christian Tetzlaff, Lars Vogt, François-Frédéric Guy. Dans ce domaine, la Paris Play-Direct Academy que nous organisons nous permet de collaborer avec de jeunes solistes soucieux d’adopter cette manière collective de faire de la musique. Enfin, la voix reste un fil directeur de la saison, depuis Maria Stuarda avec Joyce DiDonato, Madame Favart à l’Opéra-Comique et plusieurs récitals mettant en valeur les artistes les plus confirmés tout comme la jeune génération du chant francais. Bien sûr, je ne dirige pas tous les concerts loin de là, et je suis très fier de passer la baguette à Fabio Biondi, Jérémie Rhorer, Sacha Goetzel pour n’en citer que quelques -uns, mais aussi des femmes cheffes d’orchestre talentueuses comme Marzena Diakun, Speranza Scappucci ou Elena Schwarz.

C. : Comment voyez-vous l’avenir ?

D. B. : Quarante ans est le bel âge, dit-on, je crois, en France. On se sent plus libre et par exemple, c’est à cet âge-là que j’ai décidé d’arrêter le hautbois et de de commencer ma nouvelle vie de chef d’orchestre. Plus que jamais dans les années qui viennent, il nous faut continuer à travailler et à prendre des risques artistiques pour mener notre orchestre au plus haut niveau. Quarante ans c’est aussi l’âge de la maturité et de l’engagement, et nous devons nous investir dans la « communauté » de notre ville et de notre pays, en véritables artistes citoyens.