Dossiers - XXe siècle

Charles Koechlin Le Quintette avec piano

Charles Koechlin
Ce savant alchimiste des sons est l’une des personnalités les plus riches et les plus attachantes de son temps.
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Véritable poème symphonique, ce vaste quintette avec piano célèbre la résurrection après l’adversité et le triomphe de la vie et de la joie sur la douleur.

La vaste culture de Kœchlin, sa prodigieuse ouverture d’esprit et son humanisme attentif au rôle social de l’artiste en font l’une des personnalités les plus riches et les plus attachantes de son temps. Ancrée dans la tradition mais aussi très novatrice, son œuvre immense, d’un langage extrêmement personnel, a dérouté ses contemporains en raison de ses multiples facettes, de sa liberté et de sa portée philosophique. Sa savante polyphonie se réfère à Bach et lui réserve une place à part dans la musique française (elle le rapproche d’un Max Reger), alors que ses innovations harmoniques font la jonction entre Debussy et Messiaen, et qu’il a expérimenté l’atonalité à la même époque que Schönberg. Véritable alchimiste des sons, c’est aussi un magicien de l’orchestre de la trempe de Richard Strauss ou de Florent Schmitt. Enfin, la dimension humaine de ses œuvres souvent marquées d’un intense panthéisme, s’élève jusqu’à une hauteur toute philosophique. Il est temps de prendre la mesure de ce prophète génial, sans doute trop tôt venu. Sa musique, riche et généreuse, communique réconfort, apaisement et confiance.

De l’ombre à la lumière

Le Quintette pour piano et cordes (1921) est l’une des œuvres de Kœchlin les plus profondes et les plus achevées. Il tire son inspiration d’une idée chère au musicien : celle de la résurrection après l’adversité, du triomphe de la vie et de la joie sur la douleur (thème de la Symphonie n°2, du Buisson ardent et du Docteur Fabricius). Sa permanence témoigne d’une pensée foncièrement romantique malgré le modernisme des moyens d’expression. L’optimisme des conclusions rayonnantes ne doit pas occulter l’importance des parties les plus sombres, d’une intensité parfois proche de l’expressionnisme, et qui utilisent son langage avancé, d’une audacieuse atonalité. Le doute, l’inquiétude et l’angoisse tiennent une place importante. C’est la nature qui aide l’homme à les conjurer. Permanente toile de fond de la pensée de Kœchlin, la nature est chez lui un facteur de dynamisme et non de nostalgie, au contact duquel l’homme retrouve énergie, force et sérénité. Par la complexité de son écriture et son ampleur monumentale, le quintette est une œuvre orchestrale implicite : Kœchlin envisageait d’ailleurs de l’orchestrer comme il l’avait fait avec son second quatuor devenu la Symphonie n°1

Un poème symphonique implicite

Le premier mouvement sera rapproché des « Pressentiments », la première des Pièces pour orchestre op.16 de Schönberg : l’atonalité est le mode d’expression naturel de l’angoisse qui prévaut ici, et, en la matière, Kœchlin se montre aussi novateur que le compositeur autrichien. L’idée principale est une mélodie à caractère répétitif exposée par le violoncelle sur des harmonies de quintes superposées au piano. Par la suite, un accompagnement en ostinato d’arpèges lents et descendants au piano soutient la conduite contrapuntique des voix aux cordes, en chromatisme. Avant la conclusion, un ostinato chromatique du piano (registre grave) mène graduellement à un climax dont le climat de douloureuse incertitude résulte de l’emploi d’agrégations atonales. Le second mouvement (l’assaut de l’ennemi) est un scherzo fantastique dont il émane une impression de déferlement tumultueux, avec des cris et des fanfares surnageant sur un irrésistible flot sonore. L’épilogue, lent et pianissimo, sur un accompagnement en ostinato passant des cordes au piano, introduit une brusque rupture dans la tension et traduit le morne abattement succédant au combat. Dans l’andante, « les voix de la nature parlent au poète en leur fraîcheur et leur naïveté, indifférentes et éternellement claires, vivantes c’est la vie qui continue. » Trois groupes thématiques principaux : après 3 mesures d’introduction, première idée en gamme descendante au piano (le calme de la nature). Après une pause, la voix du poète (d’abord au violon) : phrase limpide et pure, « qui s’épanouit, mais avec un reste de souffrance par endroit. » Enfin, la réponse de la nature : rythme de barcarolle descendante au piano. Ces trois éléments se combinent en une grande expansion empreinte d’un intense sentiment de ferveur. Le style de ce morceau contraste avec celui des deux premiers : gamme par ton, modalité et vastes complexes de quintes, étagées entre grave et aigu pour exploiter la résonance du piano, créent un sentiment pastoral proche de celui de la suite pour piano Paysages et Marines. Le final débute par un thème exultant (annoncé à la fin du scherzo) énoncé à quatre reprises par le piano. Ce motif, d’un caractère hymnique, au rythme martelé irrésistible, est réparti en 4 strophes et s’imprime sans effort dans la mémoire. Il alterne avec 2 motifs plus secondaires. Le premier, confié exclusivement aux cordes, est un canon empreint d’un sentiment de sérénité. Le second, plus allant, s’apparente à une ronde populaire dans l’esprit des sonatines pour piano. Exposé d’abord par le piano, il se partage ensuite entre les autres protagonistes. Ces deux idées alternent ensuite, jusqu’au retour du thème de la joie qui mène l’œuvre vers une majestueuse apothéose finale. Cette œuvre magistrale est loin de répondre aux canons de la forme sonate. Il s’agit bien là d’un véritable poème symphonique. Le sens de la construction de l’auteur et sa science de la polyphonie lui permettent d’élaborer des structures solidement étayées, aptes à recueillir le message dont il se sent investi. Chez Kœchlin, la forme est modelée par la pensée et ne répond à aucun schéma préétabli.

Michel Fleury