Dossiers - XXe siècle

Florent Schmitt L'Orientalisme et la Musique

Florent Schmitt
Sans doute le plus grand orientaliste de toute la musique, Florent Schmitt est avec Debussy et Ravel l’un des plus grands musiciens français de son temps.
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Au début du XXe siècle, la richesse à laquelle est parvenue la palette harmonique et orchestrale favorise l’épanouissement des tendances orientalistes en musique.

De Schéhérazade de Ravel à Antoine et Cléopâtre de Schmitt, l’Orient offre aux compositeurs français du début du xxe siècle un champ idéal pour assouvir les fringales d’exotisme de l’Art nouveau. Déjà, avant eux, cet exotisme s’était affirmé au travers de l’inclination du romantisme pour la couleur locale pittoresque : Félicien David (1810-1876), émule des saint-simoniens, parti évangéliser le Moyen-Orient au profit de la confrérie, en rapporta des pièces pour piano (Brises d’Orient, Minarets) ainsi que la fameuse ode-symphonie Le Désert (1844) où résonne l’appel du muezzin serti d’inflexions mélodiques chromatiques censées rendre l’ambiance orientale. Le dernier opéra de Meyerbeer, Vasco de Gama (alias L’Africaine), prend ses quartiers dans un royaume vaguement hindouiste avec une Marche indienne et une cérémonie religieuse brahmaniste particulièrement solennelles et spectaculaires. Bientôt, la musique va emprunter à l’art du pays qu’il s’agit d’évoquer, à l’instar du peintre Whistler utilisant certaines techniques de la peinture japonaise.

Les deux niveaux de l’exotisme

Les compositeurs s’assimilent alors de nombreuses tournures exotiques (gammes, instruments, éléments du folklore, …). Ainsi peut-on distinguer deux niveaux d’exotisme dans la musique de cette époque : (1) un exotisme par le langage, empruntant aux musiques traditionnelles des pays à évoquer, (2) un exotisme limité à l’inspiration, obtenant la couleur locale uniquement au moyen des techniques de la musique classique d’Europe occidentale début du xxe siècle. Ces deux niveaux peuvent se recouvrir dans la mesure où l’impressionnisme musical de Debussy et de ses amis, mis en contact avec les musiques exotiques par les expositions universelles de 1889 et 1900, a lui-même largement intégré des éléments orientaux (l’Orient russifié du Groupe des Cinq, mais aussi la musique javanaise, chinoise ou japonaise). L’initiateur d’un tel orientalisme « intégral » est Ernest Fanelli (1860-1917) avec ses prodigieux Tableaux symphoniques d’après le Roman de la Momie (1883-1886), œuvre puissante, évocatrice, cinématographique bien avant l’heure et d’une étonnante modernité, qui contient en germe non seulement Debussy, mais également Schmitt, Respighi, Roussel et bien d’autres encore. C’est la seule œuvre qui nous soit parvenue, hélas, de ce timbalier de l’Orchestre Colonne, musicien pauvre et obscur, qui connut une gloire sans lendemain, grâce à Pierné, en 1912-1913, et qui fut adulé par le grand poète italo-américain Ezra Pound. Cette partition étonnante a été enregistrée par Adriano pour le label Marco Polo.

Palais et temples de l’Orient

Dans ce programme orientaliste, la distinction entre les deux niveaux est assez aisée : Istar de D’Indy relève exclusivement de l’orientalisme d’inspiration. Selon une légende assyrienne, Istar, fille de Sin, descend au royaume des morts pour en ramener son amant et doit pour cela franchir 6 portes à chacune desquelles le gardien la dépouille d’un de ses vêtements ou parures. Après la septième porte, l’héroïne est nue et peut pénétrer dans le mystérieux séjour et en ramener son amant. D’Indy a traduit cela en 6 grandes variations symphoniques (dans l’esprit de Franck) en ordre « inversé », le thème d’Istar n’étant entendu dans son intégralité qu’au terme de l’œuvre pour servir ensuite de base à une triomphale péroraison. Le langage musical de D’Indy « latinise » le langage wagnérien et n’a rien d’exotique. Chez Debussy, Ravel et Schmitt, l’atmosphère orientale est obtenue au moyen des techniques d’écriture impressionnistes, qui intègrent certains éléments orientaux (pentatonisme) mais dont l’effet évocateur repose principalement sur l’opulence de l’harmonie et de l’orchestration, qui atteignent chez Schmitt un degré inouï de sensualité voluptueuse et même érotique. Chez Roussel, un langage harmonique plus acidulé, truffé de dissonances, se conjugue à l’usage de gammes authentiquement hindoues. Roussel avait en effet séjourné à Tchitor d’où il rapporta à la fois des documents musicaux et la poignante légende de la divine fleur de lotus (Padmâ). Cette dernière n’hésita pas à poignarder son mari, roi de Tchitor, qui lui ordonnait de se rendre au sultan mongol pour sauver son peuple, montant ensuite sur le bûcher pour suivre son époux au Paradis : le mongol qui l’exigeait pour femme ne trouva dans le temple effondré que le silence paisible de la mort… On appréciera les inflexions orientales du prélude de la Suite n° 2 tirée de l’opéra, d’où surgit la grandeur calme mais oppressante du temple, puis la vaste et irrésistible progression du rite funèbre, l’orchestre étant rejoint par les lamentations du chœur. C’est encore le sacrifice d’une femme qui constitue l’argument de Khamma, l’une des dernières œuvres de Debussy (1913) : en égypte, dans le temple d’Amon-Râ, Khamma danse devant la statue du dieu pour attirer ses faveurs et sauver ainsi la ville assiégée. Ayant réussi à fléchir le dieu, elle tombe foudroyée à ses pieds, et la ville est sauvée. Debussy n’a orchestré lui-même que les 10 premières pages, confiant les 70 autres à Charles Koechlin. Cette partition est peut-être supérieure à Jeux car moins morcelée et beaucoup plus vigoureuse, sans renoncer pour autant à l’inimitable charme de son auteur. Lui aussi fasciné par l’Orient, Ravel choisit en 1903 trois textes du cycle poétique en vers libres Shéhérazade de Tristan Klingsor (inspiré de la suite symphonique de Rimski-Korsakov) pour les mettre en musique : Asie, La Flûte enchantée et L’Indifférent. Le caractère ambigu de ce dernier poème (une déclaration d’amour à un androgyne) explique que l’œuvre soit parfois chantée par un homme. Les 3 mélodies sont de longueur décroissante et évoluent d’un paroxysme de passion (Asie) à une torpeur somnolente chargée d’érotisme (L’Indifférent). Elles montrent déjà un haut degré de perfection dans le détail, poussée jusqu’à la minutie, qui n’appartient qu’à leur auteur. Arabesques orientales des bois, recours au mode phrygien et richesse d’une harmonie volontiers chromatique créent une ambiance « Mille et une nuits » aux parfums sensuels enivrants qui doivent certainement plus à Delius (dont Ravel venait de rédiger la réduction pour piano et chant de l’opéra Margot la Rouge) qu’à Debussy. Cette sensualité latente, inhérente à l’art décadent du début du xxe siècle, est poussée à son point extrême par Florent Schmitt dans de vastes fresques symphoniques dédiées à d’ensorcelantes femmes fatales telles que Salomé, Salammbô ou Oriane la magnifique. Sans doute au même titre que La Mer ou Daphnis l’un des sommets de la musique symphonique française de l’époque, Antoine et Cléopâtre est une vaste fresque inspirée du drame de Shakespeare. Ces six « épisodes symphoniques » répartis en deux suites traduisent l’atmosphère, l’esprit, la psychologie et la philosophie de la pièce. Les leitmotive des deux amants se métamorphosent au fil des épisodes, se combinant aux thèmes de décor ou d’atmosphère en un contrepoint d’une plantureuse richesse, serti des harmonies somptueuses, de l’orchestration éblouissante et des rythmes frénétiques dont l’auteur de la Tragédie de Salomé eut seul le secret. Mystères de l’égypte, bacchanales déchaînées, ébats érotiques, héroïsme fougueux d’Antoine et de son armée ou silence pesant, lourd de sombres présages, du palais nocturne, autant de scènes sur grand écran qui culminent en une mort d’amour plus tragique encore que celle d’Isolde : il est plus que temps de faire taire les polémiques stériles et de réhabiliter notre grand, très grand Florent Schmitt !

Michel Fleury

REPÈRES

  • 1870

    naissance à Blamont - Florent Schmitt
  • 1920

    création d’Antoine et Cléopâtre - Florent Schmitt
  • 1958

    mort à Neuilly-sur-Seine - Florent Schmitt
  • 1875

    naissance à Ciboure - Maurice Ravel
  • 1904

    création de Shéhérazade - Maurice Ravel
  • 1937

    mort à Paris - Maurice Ravel
  • 1862

    naissance à Saint-Germain-en-Laye - Claude Debussy
  • 1911

    il entame la composition de Khamma - Claude Debussy
  • 1918

    mort à Paris - Claude Debussy
  • 1851

    naissance à Paris - Vincent d'Indy
  • 1897

    création d’Istar - Vincent d'Indy
  • 1931

    mort à Paris - Vincent d'Indy