Dossiers - XXe siècle

Le Trio de Ravel pessimisme tendre

Le Trio de Ravel
Maurice Ravel (1875-1937) est l’auteur d’un corpus de musique de chambre d’une clarté irradiante et d’un lyrisme souvent violent.
Partager sur facebook

Créé le 28 janvier 1915, le Trio de Ravel sera joué dans le lieu même de sa création, la Salle Gaveau, lors d’un grand concert hommage avec une pléïade d’éminents ravé liens parmi lesquels le pianiste Denis Pascal et le violoniste Svetlin Roussev.

 

Claude Sautet a choisi la musique de chambre de Ravel pour accompagner son film Un coeur en hiver. Une expression qui s’applique parfaitement au Trio de Ravel, si tant est que la perfection formelle soit synonyme de froid hivernal. Car de toutes les œuvres du compositeur de Boléro, l’œuvre de 1914 les surpasse toutes par sa complexité et son architecture. Ravel en mentionne l’idée dès 1908, et c’est après une « longue période de gestation consciente » qu’il écrira à Saint-Jean de Luz du 3 avril au 7 août 1914, une œuvre qui lui aurait dans d’autres circonstances « nécessité cinq mois ». Le deuxième mouvement en particulier, Pantoum, défie l’analyse car il observe avec exigence le principe d’une forme poétique malaise (initiée par Hugo et Banville et magnifiée par Baudelaire dans le poème Harmonie du Soir) où le deuxième vers de chaque quatrain devient le premier et troisième vers du suivant.

Seconde gageure, le mouvement lent est une Passacaille obsessionnelle où une phrase de huit mesures est répétée onze fois, jusqu’à une apogée avant de redescendre, trahissant l’influence de son maître André Gedalge, qui, bien plus que Gabriel Fauré, lui enseigna cette virtuosité technique. Toutefois, il y a du cœur dans ce Trio, et quel cœur !, et ce dès les premières mesures du Modéré liminaire, l’une des plus belles et déchirantes introductions jamais écrites par Ravel. Il est curieux de lire que les contemporains perçurent à la création l’influence du folklore basque, ce qui pour nos oreilles d’aujourd’hui reste relativement ténu. Ravel lui même confirma plus tard dans son Esquisse autobiographique que le Trio était l’aboutissement d’une œuvre inachevée basée sur des thèmes basques, Zaspiak Bat (Les Sept provinces). Car si l’on insiste souvent sur l’influence de l’Espagne sur l’œuvre de Ravel, l’importance de la culture basque est mésestimée, d’autant que la mère bien-aimée du compositeur venait de Ciboure.

C’est peut-être cet atavisme qui rend l’œuvre si bouleversante, à moins qu’il ne s’agisse des circonstances de la composition puisque la déclaration de la Première guerre mondiale surprit Ravel en pleine écriture du troisième mouvement. Et de fait, le Final opère un basculement brutal, avec son écriture quasi orchestrale (cordes en arpèges ou en trille) et son ivresse sonore, qui sombre, par sa démesure, vers l’angoisse et la fatalité. A l’heure où les angoisses montent dans le monde, le Trio de Ravel, joué dans la même salle exactement cent ans après le 28 janvier 1915, est là pour nous rappeler que les idéaux guerriers mènent toujours aux effondrements irréversibles. Cent ans plus tard, le Trio reste ce témoignage unique d’un génie musical qui sut, derrière la perfection technique, glisser un pessimisme tendre et un humanisme fier et sans afféterie.

Laurent Vilarem