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Gustav Holst

Les Planètes

Chez Gustav Holst, tradition et folksong anglais interfèrent avec la musique russe en d’insolites mais enivrants cocktails.

COLOSSALES OU MYSTÉRIEUSES, LES PLANÈTES DE HOLST INVESTISSENT DES IMMENSITÉS GLACIALES PEUPLÉES DE PRIMITIVES ET REDOUTABLES IDOLES. L’ÉBLOUISSANTE ORIGINALITÉ DE LEUR ÉCRITURE N’ACCUSE PAS UNE RIDE.

Malgré l’ascendance russo-suédoise de son père, Gustav von Holst a affirmé dans sa musique son identité anglaise d’une manière presque agressive. Né dans une famille musicienne, tôt initié au violon et au piano et baignant dans une atmosphère de concerts, il se mit à composer avant d’avoir la moindre notion de syntaxe musicale. Comme son camarade et ami Vaughan Williams, il manquait de facilité et il dut à une volonté et à un labeur opiniâtres l’acquisition des techniques de composition auprès de Stanford au RCM. La musique élisabéthaine, le folksong, Walt Whitman et le socialisme idéaliste de William Morris : autant d’intérêts partagés avec Vaughan Williams. Sans fortune et pour subvenir aux besoins de son ménage, il eut une activité intense d’enseignant : à l’école de filles de Saint-Paul et auprès des ouvriers et ouvrières de Morley College, pour qui il arrangeait des chants populaires ou des suites d’orchestre inspirées de la tradition populaire (A Somerset Rhapsody). Il gagna à ces activités une connaissance pratique de l’écriture chorale et de l’orchestre très utile pour ses propres compositions. Il se passionna pour la tradition hindoue, apprit le sanscrit et traduisit des passages du Halidasa, des Rig-Veda et Bhagavadgita pour les besoins de certaines compositions inspirées de la philosophie orientale (Hymnes inspirés des Rig-Veda, opéra de chambre Savitri). Une austérité allant jusqu’à la sévérité caractérise une démarche spécifiquement intellectuelle contrastant avec l’empirisme instinctif du tempérament britannique. C’est à cette rigueur que nous devons l’un des plus étonnants mécanismes d’horlogerie orchestrale de cette époque : Les Planètes. Ce rationalisme foncier excluait toute sentimentalité. « En art, la sentimentalité, c’est le crime suprême », disait-il à ses élèves.

La musique des sphères

Les Planètes sont nées d’un intérêt pour l’astrologie que le musicien avait étudiée avec son ardeur et son application coutumière (il donna dès lors des consultations d’astrologie). Selon l’auteur en effet, cette suite symphonique en 7 mouvements ne s’inspire pas de notions d’astronomie sur chaque planète, comme l’on pourrait le penser, pas plus que des Dieux de l’Antiquité dont elles portent le nom. Chaque mouvement s’efforce de traduire les idées et les émotions attribuées à l’influence de chaque planète sur notre psychisme. Holst était persuadé de la réalité de telles influences. C’est le frère du compositeur Arnold Bax, Clifford Bax (lui-même dramaturge de renom) qui l’avait initié à l’astrologie lors d’un séjour à Majorque au printemps 1913. Il avait également utilisé le livre de Alan Leo What is a Horoscope ? et il lui emprunta les sous-titres de chaque mouvement (« Mars, Le Messager de la guerre »…) Cette musique prend ses quartiers dans des régions fort éloignées de notre monde, comme si l’auteur avait perçu les voix célestes réfractées par l’éther dans les vastitudes interstellaires. Le propos astrologique délibéré possède une résonance cosmique qui se polarise finalement entre deux foyers complémentaires : de formidables déités en rapport avec l’ancienne mythologie grecque, et l’immensité du ciel étoilé. La beauté diaphane et laiteuse de Vénus palpite comme une galaxie lointaine plus qu’elle n’évoque la ligne à la fois pure et sensuelle de l’attique statuaire. À l’opposé, des idoles formidables auxquelles sacrifient les orgies de rythmes et de timbres de Mars, Saturne ou Uranusdispensent une terreur qui fige l’auditeur. Il n’est pas étonnant que ce porte-parole des forces primitives, mystérieuses et terrifiantes recélées par de distantes constellations, H.P. Lovecraft, ait confessé une fascination pour Les Planètes : le même froid anesthésiant tombe des étoiles dans ceux de ses récits qui nous pétrifient le plus et dans les parties les plus hallucinantes du chef-d’œuvre de Holst. Certainement, ce dernier prêta l’oreille aux étranges flûtes dont les mélopées bercent le sommeil des Grands Anciens, au fond de l’océan et dans les abysses souterrains… En ces pages uniques, un émerveillement candide devant le ciel se confond avec une contemplation tout orientale, en laquelle les astrologues persans interfèrent avec les Dieux de l’Olympe. En cela, les Planètes concilient curieusement un primitivisme anticipant sur les années 1920 avec les fantasmes paganisants de l’époque symboliste et décadente. Elles partagent cette ambivalence avec La Tragédie de Salomé de Florent Schmitt (1908) et Le Sacre du Printemps de Stravinski (1913). Le martèlement rythmique sur lequel repose une part de l’effroi engendré par Mars résulte d’ailleurs de complexes et originales superpositions rythmiques proches de Schmitt et de Stravinski. À l’opposé de ce déferlement sonore, la grâce immatérielle de Vénus se précise dans le subtil dégradé des bois, des deux harpes et du célesta. Un lent balancement d’accords de neuvièmes inspiré de La Tragédie de Salomé (harpes, bois et cors) dessine la vague palpitation et la lueur translucide des immensités de l’espace. S’ébauche alors au violon solo une mélodie d’une fragilité exquise, allusion sans équivoque à Scriabine. À la réexposition, le balancement des accords enveloppé dans le miroitement de gammes modales montées cette fois par le célesta donne naissance à un effet de scintillement d’une prégnante magie. L’atmosphère de Mercure est également un miracle de légèreté immatérielle, mais ici le messager ailé prend son envol sur le tempo très enlevé d’un scherzo dont la transparence orchestrale n’a rien à envier au Scherzo de la reine Mab dans Roméo et Juliette de Berlioz. La joviale gaieté de Jupiter nous ramène sur terre : c’est l’irruption non dépourvue d’incongruité du folksong cher à l’auteur dans les solitudes désincarnées de l’espace… Avec Saturne, messager de la vieillesse, une chape impitoyable s’abat sur nos épaules à mesure que les sonorités immobiles de l’orchestre infusent le tic-tac et les rouages monstrueux d’une horloge colossale, dont le mouvement est interrompu de temps en temps par un glas funèbre. Au dire de la fille de Holst, lors de la création en 1918, « les auditeurs, perdus dans la grande salle sombre et à moitié vide, se sentaient vieillir eux-mêmes à chaque mesure. » Uranus le magicien joue après Mercure le rôle d’un second scherzo, d’une extrême brillance ou passe le souvenir de l’Apprenti sorcier. Neptune le mystique réalise l’idéal d’une musique du silence se dissolvant aux rumeurs de l’espace : la musique se réduit pratiquement à une sonorité, les événements se ramenant à un balancement perpétuel entre deux pôles harmoniques (accords de mi mineur et de sol dièse mineur) qui se superposent finalement en biharmonie. Telles des ondes concentriques, ces bouffées sonores se propagent en vaguelettes scintillantes et tirent leur structure diaphane d’un tissage subtil de figurations : ruissellement d’arpèges du célesta, trémolos de cymbale et de harpe, trilles, trémolos ou arpèges des cordes dans l’aigu. Fait alors son entrée un chœur de femmes dont le murmure est si ténu que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’une illusion. Leur balancement hypnotique se répercute en écho avant de s’évanouir dans les solitudes infinies, se perdant au loin. Ainsi cette pièce géniale se révèle-t-elle un compendium des procédés à la fois les plus subtils et les plus dépouillés de l’impressionnisme.

Michel Fleury

REPÈRES

1874 : naissance le 21 septembre à Cheltenham, Gloucestershire

1893-1898 : élève de Stanford au Royal College of Music, devient adepte du végétarisme et de l’abstinence d’alcool

1895 : rencontre et se lie d’amitié avec Ralph Vaughan-Williams

1901 : épouse Isobel Harrison, choriste des Chœurs Socialistes d’Hammersmith

1905 : Directeur de la musique 
de Saint Paul’s Girls School

1907 : A Somerset Rhapsody

1913 : The Cloud Messenger, sur un texte de Kalidasa

1916 : Les Planètes (créées en septembre 1917 par Adrian Boult)

1917 : The Hymn of Jesus

1919 : Ode to Death

1924 : A Choral Symphony, sur des textes de Keats

1927 : Egdon Heath, poème symphonique d’après Thomas Hardy

1930 : A Choral Fantasia

1934 : meurt le 25 mai à Londres, 
des suites d’une opération d’un ulcère au duodenum

N°308
NOVEMBRE 2017

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75009 Paris
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