retour à la liste des articles de Cadences N° 310 - Janvier 2018
PORTRAIT

Ian Bostridge

Le chant intense

Ian Bostridge

IAN BOSTRIDGE FIGURE PARMI LES MUSICIENS LES PLUS FASCINANTS DE CES DERNIÈRES ANNÉES, LIVRANT DES INTERPRÉTATIONS NE LAISSANT JAMAIS PERSONNE INDIFFÉRENT, QUITTE À BOUSCULER LE CONFORT D’ÉCOUTE DES MÉLOMANES. AU PALAIS GARNIER, IL ABORDE JEPHTÉ DE HÄNDEL.

Si Ian Bostridge fréquente de façon régulière les salles de concert parisiennes depuis maintenant deux décennies, sa présence sur une scène lyrique est suffisamment rare pour qu’on la signale. À l’Opéra Garnier, le ténor anglais revêt les atours de l’infortuné guerrier hébreu Jephté : « En surface, l’intrigue peut sembler extrêmement étrange pour nous contemporains. Dans une société troublée, un père fait le vœu, en pleine bataille, de sacrifier la première personne qu’il rencontrera à son retour si Dieu lui accorde la victoire. Et il s’avère que cette personne est sa fille, Iphis. La dimension psychologique est proche de ce que l’on rencontre plus tard, par exemple, dans Idomeneo de Mozart – la victime est cette fois Idamante, le fils d’Idomeneo. L’intrigue de Jephté n’est pas seulement liée à la Bible ou aux dysfonctionnements multiples d’une société, elle touche quelque chose de plus profond qui nous concerne tous : nos liens avec notre famille et particulièrement nos enfants. Elle m’affecte particulièrement parce que je suis le père d’une petite fille de onze ans, que je suis souvent absent à cause de mon travail et que ma fille est bien souvent la première personne que je vois à mon retour. »

La grandeur tragique de Jephté accablé par l’ironie du Sort (la majuscule s’impose ici) ne va pas, selon de nombreux commentateurs, sans annoncer les sombres nuées romantiques à venir : « On peut voir en lui un personnage romantique dans une perspective que je dirais technique, en ce sens que la musique la plus convaincante de l’oratorio est celle qui illustre le désespoir, la torture que Jephté s’inflige à lui-même. Effectivement, cette musique profondément émotionnelle annonce d’une certaine manière le romantisme. Cela est vrai de certains récitatifs accompagnés mais aussi d’un air aussi singulier que Open Thy marble Jaws dans l’acte II, dont l’intériorité pourrait effectivement être qualifiée de romantique. Les autres airs de Jephté sont plus convenus mais on peut citer cependant Waft her, Angels à l’acte III, incroyablement beau, dont les lignes à la merveilleuse simplicité contrastent immensément avec l’atmosphère Sturm und Drang régnant ailleurs. »

John Beard, le ténor de Händel

Il y a quelques année, Ian Bostridge rendait un hommage passionnant au créateur du rôle de Jephté, John Beard (et à deux autres ténors légendaires ayant collaboré avec Händel, les Italiens Francesco Borosini et Annibale Pio Fabri), dans son disque intitulé The three Baroque tenors (Warner Classic) : « Étant un oratorio, Jephté n’était pas destiné à être représenté sur scène mais les récitatifs de cette partition, qu’ils soient accompagnés ou secco, offrent d’extraordinaires opportunités de jeu théâtral et de peinture par le biais de la voix, ou même de la posture corporelle. Tout cela me fait dire que John Beard devait être un fort bon comédien. On sait que Händel démontrait une grande préférence pour les chanteurs qui étaient aussi bons acteurs : on en a la preuve par ses collaborations avec Susannah Cibber, la sœur du compositeur Thomas Arne, qui n’était pas une voix merveilleuse mais possédait apparemment un extraordinaire don pour émouvoir l’auditoire – on connaît la fameuse anecdote concernant son interprétation de l’air He was despised du Messie. » Sans doute Ian Bostridge retrouve-t-il dans la figure de Beard des aspirations qui sont également les siennes : « Je ressens une véritable continuité quand je passe de Jephté aux lieder de Schubert ou aux mélodies de Benjamin Britten. J’avoue que je ne m’intéresse pas à la voix en tant que telle, que je me passionne plus pour le drame que pour le chant à strictement parler. J’apprécie davantage l’art d’une Maria Callas que celui de Joan Sutherland. » Sans doute cette soif d’expression poétique explique-t-elle la parcimonie avec laquelle il accepte les engagements opératiques.

Grand prêtre de Schubert ou Benjamin Britten, Ian Bostridge n’a eu de cesse de scruter les poèmes mis en musique, livrant des interprétations hallucinées qui ont pu laisser perplexe.

Habiter pleinement Schubert

Les esprits chagrins ont souvent pointé du doigt ce qu’ils considèrent comme un excès de maniérisme, voire d’intellectualisme : « Je suis entièrement investi dans mon chant que je considère comme hautement émotionnel. Certains me trouvent excessif et en toute honnêteté, selon moi, ce qualificatif me définit mieux que celui d’intellectuel. Certes, j’aime souvent aborder la musique d’abord de façon intellectuelle mais ce n’est pas le cas de mon chant. J’aime me montrer parfois extrême parce que chanter constitue de fait un moment extrême, et demande à ce qu’on exprime des émotions intenses. Je ne veux pas être déconnecté de la musique. Beaucoup jugent que, dans les lieder de Schubert, j’interprète trop mais il semblerait que, du temps de Schubert, on avait tendance à les interpréter en les habitant pleinement, ou même en les jouant, sans se contenter de chanter ces mélodies de manière détachée. »

Parole certainement d’évangile, car venant d’un immense expert dont le livre Le Voyage d’Hiver de Schubert, Anatomie d’une obsession, paraît enfin chez Actes Sud après avoir été traduit dans neuf autres langues auparavant, signe d’un succès indiscutable : « À vrai dire, lorsque j’ai décidé de me consacrer entièrement au chant en 1999, je venais tout juste d’achever un livre historique consacré à la sorcellerie. Par la suite, j’ai commis quelques essais pour diverses revues, sans avoir le temps d’entreprendre un livre entier. Un éditeur à Londres m’a proposé de réunir ces essais en un volume qui a été publié en 2011 et a assez bien marché. Mon éditeur me demandant d’envisager une suite, mon épouse m’a suggéré d’écrire un livre sur Le Voyage d’Hiver, que j’avais si souvent donné en concert. J’ai beaucoup réfléchi et il s’est avéré que la structure même du cycle se prêtait aisément à la vie que je mène. Il contient vingt-quatre chapitres appellant vingt-quatre essais distincts, ce qui est bien plus simple pour moi, par exemple, qu’une grande biographie de Schubert. »

À auteur passionnant livre passionnant, que nous recommandons vivement. Au Palais Garnier, entouré des Arts Florissants de William Christie et dans une mise en scène de Claus Guth qu’on attend insolite, Ian Bostridge nous fera certainement ressentir viscéralement les tourments de Jephté, en un de ces portraits mémorables qu’il sait peindre comme personne.

Yutha Tep

DU TAC AU TAC : 

Votre bruit préféré ? Le son de la voix de Dietrich Fischer Dieskau chantant Grenzen der Menschheit de Wolf.

Votre compositeur préféré ? Franz Schubert.

L’œuvre que vous auriez voulu créer ? Winterreise peut-être.

Le compositeur que vous aimeriez défendre ? Benjamin Britten, qui reste encore marginal alors qu’il est un compositeur absolument central.

Votre métier si vous n’étiez pas musicien ? Historien.

Votre livre préféré ? Guerre et Paix de Tolstoï.

En quoi voudriez-vous vous réincarner ? En femme, pour savoir ce que cela fait d’être « de l’autre côté ».

CD

Georg Friedrich Händel

Great Händel : airs d’opéras & oratorios

Orchestra of the Age of Enlightenment, Harry Bicket (direction)

1 CD Warner

Franz Schubert

Lieder (Belle Meunière + Voyage d’hiver + Chant de cygne)

Mitsuko Uchida, Leif Ove Andsnes, Antonio Pappano (piano)

Coffret de 3 CD + 1 DVD - Warner Classics

Benjamin Britten

Sérénade pour cor, ténor et orchestre - Les Illuminations…

Philharmonique de Berlin, Simon Rattle (direction)

1 CD Warner Classics

N°313
AVRIL 2018

21, rue Bergère
75009 Paris
01 48 24 16 97
contact@cadences.fr

Cadences est le magazine sur l’actualité des concerts de musique classique, opéra, musique baroque, musique contemporaine à Paris et en Ile-de-France diffusé gratuitement chaque mois à 50000 exemplaires aux entrées de concerts et en dépôt dans les lieux fréquentés des mélomanes. Il est aujourd’hui l’outil préféré des mélomanes parisiens avec son agenda des concerts, ses dossiers musicologiques et ses interviews d’artistes.

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