retour à la liste des articles de Cadences N° 303 - Avril 2017
DOSSIER

Marin Marais

Alcione

Élève de Sainte-Colombe et de Lully, Marin Marais fut un musicien virtuose.

SI MARIN MARAIS EST SOUVENT CITÉ COMME L’EMBLÈME DE LA VIOLE DE GAMBE, ON ÉVOQUE TRÈS PEU EN REVANCHE SA MUSIQUE D’OPÉRA. JORDI SAVALL REMET À L’HONNEUR UN CHEF-D’ŒUVRE OUBLIÉ, ALCIONE, QU’ON AURA LA CHANCE D’ENTENDRE À L’OPÉRA COMIQUE DÈS CE MOIS-CI.

Après s’être dissimulée dans les méandres de l’histoire de la musique plusieurs siècles durant, l’œuvre de Marin Marais a refait surface depuis quelques décennies grâce au précieux travail d’artistes passionnés. Le musicien sut même conquérir le grand public à travers le portrait qu’en fit Pascal Quignard dans Tous les matins du monde en 1991 et dont Guillaume et Gérard Depardieu furent les visages, la même année, dans le célèbre film qu’Alain Corneau en tira. Outre les multiples précisions biographiques dont le livre regorge, Quignard sut capter par les mots, de façon saisissante, la beauté intimiste et subtile de cette musique. Il prête à Marin Marais des paroles inoubliables à propos de son art : « Je crois qu’il faut laisser un verre aux morts ; (…) Un petit abreuvoir pour ceux que la langue a désertés. Pour l’ombre des enfants. Pour les coups de marteau des cordonniers. Pour les états qui précèdent l’enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière. » L’œuvre cinématographique joua un rôle phare elle aussi dans la redécouverte de ce merveilleux patrimoine musical, offrant au spectateur l’écoute de pièces entières, sublimement interprétées par Jordi Savall avec le Concert des Nations. L’enregistrement est une référence aujourd’hui encore. Aux yeux de tous, Marin Marais fut donc le personnage construit par Quignard et Corneau, en admiration devant l’authenticité sobre du maître Sainte-Colombe et semblant considérer sa propre existence de musicien comme une imposture au regard de sa notoriété et de sa vie sociale brillante. « Vous faites de la musique, monsieur, vous n’êtes pas musicien » lui signifiera durement le Sainte-Colombe imaginé par l’écrivain. 

Dans la lignée lullyste

Ce portrait, si touchant soit-il, ne colle pas si bien qu’on pourrait le croire à la réalité historique, car Marais ne fut pas ce courtisan enrubanné et empressé de « pirouetter devant le roi ». S’il devint le violiste de Louis XIV et vécut plus que confortablement, il fut un artiste modeste dont les éclats en société furent toujours mesurés par respect pour le Surintendant de la musique Lully, qui était aussi son protecteur. C’est par les écrits de Titon du Tillet (Le Parnasse français, 1686), de Jean Rousseau (Traité de la viole, 1687) et d’Hubert Le Blanc (la Défense de la basse de viole, 1725) qu’on peut se figurer l’artiste qu’il était, mais difficile en réalité de peindre un portrait précis de l’homme, au vu du peu d’informations qu’on a sur ses origines et son enfance.

Né en 1656 à Paris, Marin Marais était le fils d’un cordonnier. Il aborda la musique par le chant, en tant qu’enfant de chœur à la maîtrise de Saint-Germain-l’Auxerrois, et se révéla ensuite être un gambiste exceptionnel lorsqu’il devint, à 16 ans, l’élève de M. de Sainte-Colombe. Il eut probablement le privilège d’étudier la composition avec Lully, et si l’on ne sait pas avec exactitude quel type de relations ils entretinrent, il semble en tout cas que l’un comme l’autre surent tirer profit de cette collaboration : Lully exploita le talent de son élève qui, de son côté, s’attira les bonnes grâces du maître et entama ainsi une brillante carrière. Encore tout jeune, Marais entra donc, grâce à l’appui du Surintendant de la musique, dans l’orchestre de l’Académie royale de musique, c’est-à-dire de l’Opéra, puis en 1679, il devint « Officier ordinaire de la chambre du Roi pour la Viole » et fut employé au service de Louis XIV pratiquement toute sa vie. Arrivé au sommet de sa carrière, le musicien abandonna son mode de vie pour se consacrer à son jardin et à l’enseignement, jusqu’à sa mort en 1728. Il n’eut pas moins de dix-neuf enfants, dont quelques-uns se consacrèrent aussi à la musique.

Durant sa carrière, Marin Marais composa cinq livres de musique pour viole et basse continue ainsi qu’un livre de pièces en trio, dans un style typiquement français. Réparties en suites, les pièces de viole (plus de 500 au total) font preuve d’un raffinement harmonique qui n’exclue pas l’invitation à l’improvisation. Le musicien chercha à explorer les possibilités infinies de l’instrument, élabora un nouveau type de doigtés et une notation d’une précision incomparable qui permet aujourd’hui encore d’entendre ses partitions comme il les entendait. Dès son premier livre publié en 1686 et dédié à Lully, les indications (d’ornements, de coups d’archet…) sont légions. Et dans les suivants, Marais ira plus loin encore, notant les articulations, les dynamiques, et même deux types de vibrato différents. C’est en partie cet engouement pour la viole de gambe qui lui valut de tomber très injustement dans l’oubli, en même temps que son instrument.

Parallèlement à son activité de gambiste, Marin Marais poursuivit une carrière d’auteur de tragédies lyriques. Cet aspect, pourtant essentiel, de sa vie de musicien, est souvent ignoré du grand public, probablement parce que le film comme le livre ne le racontent pas. Marais s’inscrivit dans la lignée lullyste, et, à la mort du Surintendant en 1687, il fut l’un des fervents défenseurs de de la tradition française. Ses opéras, au nombre de quatre, furent des œuvres de maturité puisqu’il composa le premier (Alcide) en 1693. Il avait alors presque atteint la quarantaine. L’œuvre reçut un accueil enthousiaste, contrairement à Ariane et Bacchus, en 1696, et à Sémélé, en 1709.

Le triomphe d’Alcione 

Son véritable chef-d’œuvre fut Alcione, en 1706, alors que Marais venait de succéder à André Campra en 1705 comme « batteur de mesure », autrement dit chef d’orchestre, de l’Académie. Le succès fut tel que l’œuvre fut reprise régulièrement au xviiie siècle, et qu’on jouait souvent sa prodigieuse « tempête » du quatrième acte dans les bals de la Cour.

L’extrait en question assura à lui seul la renommée de l’œuvre. Laissons Titon du Tillet nous décrire ce morceau de bravoure : « Marais imagina de faire exécuter la basse de sa tempête, non seulement sur les bassons et les basses de violons à l’ordinaire, mais encore sur des tambours peu tendus qui, roulant continuellement, forment un bruit sourd et lugubre lequel joint à des tons aigus et perçants pris sur le haut de la chanterelle des violons et sur les hautbois, fait sentir ensemble toute la fureur et toute l’horreur d’une mer agitée. » On put entendre de nouveau cette tempête dans la reprise d’Alceste en 1707 et dans les Fêtes vénitiennes de Campra en 1711, pour ne citer que ces deux fois-là.

Marin Marais composa sa tragédie lyrique sur un livret d’Antoine Houdar de la Motte, riche en personnages mythologiques et enchantements de toutes sortes. En voici rapidement la trame : fille d’Éole, roi des vents, Alcione aime le roi de Trachines Ceix, qui l’aime en retour. Les deux jeunes gens sont promis l’un à l’autre mais vont être confrontés au magicien Phorbas dont les ancêtres régnaient autrefois sur Trachines, et à son acolyte, la magicienne Ismène. Leurs pouvoirs maléfiques déclencheront des orages, invoqueront les créatures des Enfers, et parviendront à éloigner les deux amants. Après s’être rejoints dans la mort, Alcione et Ceix seront finalement ressuscités par Neptune. 

Une musique évocatrice

Marais s’empara de l’histoire pour travailler l’expressivité de l’orchestre et permettre aux musiciens de décrire de manière frappante le déchaînement des éléments et les émotions les plus profondes des personnages. La structure d’Alcione est absolument conforme au modèle lullyste. En cinq actes, l’œuvre débute sur une ouverture en ré mineur éloquente, suivie d’un prologue aux couleurs pastorales. Les deux premiers actes sont tumultueux avec la description de l’orage et des enfers. Le troisième et le quatrième actes nous livrent de merveilleux passages : un solo magnifique de Pélée qui contemple la mer, un air plein de tristesse d’Alcione suivi d’un trio qu’elle chante avec ses confidentes, puis une « symphonie du sommeil » gracieuse, toujours dans la tradition lullyste. Dans le cinquième acte se détachent la prière poignante de l’héroïne et une chaconne particulièrement intéressante, où Marin Marais nous gratifie de multiples trouvailles rythmiques et harmoniques.

Malgré son succès, le chef-d’œuvre de Marais connut la même destinée que l’ensemble de sa musique et disparut de la scène parisienne après 1771, date de la dernière reprise. En 1990, la partition réapparut grâce à un enregistrement de Marc Minkowski. Aujourd’hui c’est peut-être l’un des meilleurs représentants de la musique de Marin Marais qui s’empare de l’œuvre pour la ramener à la scène. Jordi Savall, depuis l’aventure de Tous les matins du monde, a eu le temps d’apprendre à connaitre encore plus intimement cette musique. Sa version d’Alcione, dont le rôle-titre sera d’ailleurs interprété par Léa Desandre, Révélation artiste lyrique des Victoires de la Musique Classique 2017, s’annonce comme un évènement musical de premier plan.

 

Élise Guignard 

 

3 QUESTIONS À :

 

LOUISE MOATY

SIGNE LA MISE EN SCÈNE D’ALCIONE À L’OPÉRA COMIQUE ET À VERSAILLES.

 

Cadences : Qu’est-ce qui fait la force d’Alcione ?

Louise Moaty : Alcione est une œuvre riche, très baroque et variée. A chaque acte on a un tableau avec une atmosphère différente. L’intériorité des personnages est vraiment développée, et le librettiste les emmène même dans des folies, ce qui est intéressant à travailler en termes de théâtre. La musique est très surprenante, avec des pages magnifiques et nous emmène parfois là où on ne s’attend pas à aller.

C. : Quel aspect du livret vous a le plus frappée ?

L. M. : Cette œuvre est une explosion scénique, une ode au merveilleux et à l’étendu des possibles qu’offre une représentation. Pour développer cette dimension, j’ai fait appel à la circassienne Raphaëlle Boitel pour signer les chorégraphies, et j’ai essayé de lier le plus possible la conception scénographique au cirque. 

C. : Comment avez-vous conçu la mise en scène d’Alcione ?

L. M. : Je n’ai pas fait de mise en scène baroque, à la demande de l’Opéra Comique. J’avais donc l’occasion d’explorer différemment ce langage-là, que j’adore par ailleurs. J’ai posé un regard contemporain dessus, tout en restant au plus proche de ce qu’est pour moi le baroque aujourd’hui, de ce qui me touche dans cette esthétique. Bien sûr, je pense qu’on peut être ému aussi bien par une mise en scène baroque que par une mise en scène moderne. 

 

REPÈRES :

 

31 mai 1656 : naissance à Paris.

1679 : Nommé « Officier ordinaire de la chambre du Roi pour la Viole ».

1686 : premier livre de pièces de viole, dédié à Lully.

1701 : second livre de pièces de viole.

1711 : troisième livre de pièces de viole.

1717 : quatrième livre de pièces de viole.

1725 : cinquième livre de pièces de viole.

1693 : premier opéra (Alcide).

1705 : Nommé « batteur de mesure » de l’Académie.

1706 : création d’Alcione.

1725 : Met un terme à sa carrière.

17 août 1728 : Décès.

N°308
NOVEMBRE 2017

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75009 Paris
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