DOSSIER

Mozart

Cosi Fan Tutte

À la fin de sa vie, Mozart composa ses opéras les plus célèbres aujourd’hui, dont Così fan tutte.

ANTÉPÉNULTIÈME OPÉRA DE MOZART, COSÌ FAN TUTTE SE PRÉSENTE COMME UNE FABLE SUR L’INFIDÉLITÉ DES CŒURS QUESTIONNANT L’IDENTITÉ ET METTANT EN SCÈNE LA DÉSILLUSION. DRAME ET COMIQUE S’ENCHEVÊTRENT DANS CE CHEF-D’ŒUVRE SOUVENT CONTROVERSÉ.

En 1789, après avoir quitté la scène trois ans durant, les Noces de Figaro sont reprises au Burgtheater de Vienne. Elles vont être données pas moins d’une trentaine de fois jusqu’en 1791 ! Face à un tel succès, la Cour commande à Mozart un nouvel opéra. Contrairement à celui des Noces de Figaro, le livret de cette nouvelle œuvre, qui n’est autre que Così fan tutte, n’est pas adapté d’une pièce de théâtre. On raconte que c’est l’empereur Joseph II lui-même qui aurait décidé du thème, se basant une histoire réelle, mais l’incertitude plane sur cette hypothèse peu vraisemblable. Il n’est pas impossible non plus que Mozart se soit inspiré, lointainement, de son expérience personnelle puisque le sujet de la fidélité en amour ne lui était pas étranger : on sait qu’il éprouvait des sentiments passionnés pour la sœur de sa femme Constanze, Aloysia. Peut-être aussi qu’il n’y avait pas de raison particulière au choix de ce sujet, qui fut à la mode à bien des époques. Lorenzo Da Ponte va se charger d’élaborer le livret, et cette nouvelle collaboration avec Mozart sera la dernière, bouclant la fameuse trilogie d’opéras qu’on doit à leur duo (Le Nozze di Figaro et Don Giovanni en constituent les premiers opus). La 26 janvier 1790 a lieu la création de Così fan tutte, qui reçoit un accueil favorable du public. La mort de l’empereur interrompt les représentations qui sont reprises l’été de la même année. Au xixe siècle, Così n’est plus vraiment du goût du public, en raison, entre autres, de son intrigue jugée immorale à l’époque, et ne sera réhabilité qu’au xxe siècle.

L’école des amants

Une réflexion aussi amusée que mélancolique autour de l’infidélité des femmes constitue le fond de l’histoire, le cynique Don Alfonso, secondé de la servante Despina, mettant au défi deux jeunes amoureux de prouver la fidélité de leur bien-aimées. L’œuvre s’achèvera sur la désillusion des amants et le triomphe de Don Alfonso qui conclura qu’ « elles font toutes ainsi » (così fan tutte), c’est-à-dire qu’elles trompent toutes les hommes. L’intrigue est bien inscrite dans son temps, le xviiie siècle raffolant des discussions autour de la nature humaine et du cœur humain et démontrant un goût marqué pour mettre en scène le « marivaudage », le libertinage et les tactiques de séduction.

Si l’on devine dès le début de l’opéra que Fiordiligi et Dorabella finiront par tromper Guglielmo et Ferrando, toute l’intrigue repose en réalité sur les stratagèmes qui viendront à bout des scrupules moraux des deux jeunes femmes. Le spectateur est invité à observer les étapes de cette démonstration aux allures quasiment scientifiques, sorte d’étude de la psychologie féminine. La rigueur toute mathématique de la démonstration explique l’aspect presque schématisé des personnages qui sont construits dans une symétrie parfaite : on a deux couples d’amoureux et un couple d’acolytes. Chaque personnage féminin rencontre son pendant masculin : la sentimentale Fiordiligi s’éprend du romantique Ferrando tandis que la fougueuse Dorabella succombe au charme du plus trivial Guglielmo. Finalement, nulle surprise à ce que les couples s’inversent tant ils semblent peu crédibles au départ : en plus des deux personnalités en disharmonie qui constituent les couples Fiordiligi/Guglielmo et Dorabella/Ferrando, les tessitures ne sont pas réunies de manière logique puisqu’on a un duo soprano/basse et un duo mezzo/ténor.

C’est par le déguisement que la réelle nature des protagonistes est révélée : grimés en Albanais, Ferrando et Guglielmo séduisent chacun l’amante de l’autre. On a souvent reproché à l’œuvre l’invraisemblance de ce scénario, mais l’illusion est le propre du théâtre et, dans ce sens, le livret de Così fan tutte en est un hommage. Despina se déguisera elle-aussi à plusieurs reprises, devenant l’un des principaux rouages de la supercherie destinée à tromper les deux sœurs. L’impressionnant finale de l’acte I en est le premier temps fort, lorsque la servante se travestit en médecin pour venir en aide aux deux garçons soi-disant empoisonnés. La musique s’enflamme et s’accélère joyeusement (on retrouve bien là le style de l’opera buffa) en même temps que les faux Albanais insistent pour recevoir un baiser. Au bout du compte, l’artifice laisse transparaître les tempéraments des uns et des autres et révèle, dans un fascinant paradoxe, la vérité. Les masques tombés, la farce prend un goût douçâtre tant l’apprentissage de la vie sera mortifiant pour les jeunes gens, qui prennent conscience d’avoir fait une erreur de jugement sur les autres et sur eux-mêmes… Le sous-titre de l’opéra prend là tout son sens : « La scuola degli amanti », c’est-à-dire « L’école des amants ».

Rire et amertume

L’une des particularités de Così fan tutte c’est bien le mélange des registres. La frivolité apparente de l’histoire, notamment au premier acte, prend une tournure de drame quand les personnages ne parviennent plus à distinguer ce qui n’est qu’un jeu de ce qui n’en est pas un, ce qui est un sentiment véritable de ce qui est un sentiment feint. La leçon se révèle cruelle pour tous, et avant tout pour Fiordiligi et Ferrando qui se découvrent un amour partagé qui remet en question leur couple respectif. Si l’œuvre est un opera buffa, la comédie est loin d’être aussi légère qu’elle en a l’air. 

Pour ce qui est du comique, les procédés sont multiples et tournent autour de la parodie et de l’ironie : Ferrando et Guglielmo parodient par exemple des amants blessés en faisant mine de découvrir avec indignation, à l’acte IV, le faux mariage de leurs belles avec les Albanais. Mozart parodie lui-même l’esprit des airs héroïques, qu’on trouve normalement dans l’opera seria, pour mettre en valeur la disproportion et l’absurdité des comportements de Fiordiligi et Dorabella au début de l’œuvre (dans « Come scoglio » par exemple). L’emphase exagérée de certaines phrases musicales tourne en ridicule les sœurs, donnant d’elles l’image de deux actrices surjouant un mélodrame qu’elles se seraient imaginé. Dans l’air « Smanie implacabili », l’effet est frappant : Dorabella se dit absolument désespérée, au bord la mort, alors qu’elle est simplement séparée provisoirement de Ferrando… 

À l’inverse, les émotions les plus profondes et les plus vraies des personnages sont souvent prises en charge, tout au long de l’opéra, par les ensembles. Il faut dire que les six personnages de l’œuvre et la répartition en trois voix de femmes/trois voix d’hommes est une disposition idéale pour élaborer des ensembles de toutes sortes, et Mozart ne s’en prive pas, composant, sans compter les finales, quatorze numéros d’ensembles. Une palette de sentiments variés est développée dans ces pages, citons, entre autres, le duo « Fra gli amplessi » à l’acte IV. Mozart y confie un rôle de choix au hautbois pour symboliser l’amour. Impossible bien sûr de ne pas mentionner aussi le trio « Soave sia il vento », chef-d’œuvre de l’acte I qui en est l’un des plus beaux exemples sans doute. Dorabella et Fiordiligi y chantent leurs adieux à leurs amants dans un climat de recueillement et de rêverie soutenu par une polyphonie particulièrement expressive. La fameuse dissonance sur le mot « désir » évoque aussi bien la puissance du désir amoureux que les interrogations profondes des personnages sur leur propres désirs.

Écoutons Mozart

Avec Così fan tutte, le « sous-texte » à déceler dans la musique est plus essentiel encore que de coutume en raison de l’intrigue qui mêle sentiments vrais et sentiments simulés. On peut véritablement entendre la voix de Mozart qui commente les paroles et les actions des personnages, nous révélant l’envers du décor. Si les mots des personnages peuvent tromper, la musique, elle, met toujours en lumière la vérité, trahissant les intentions et émotions de chacun. Dès l’ouverture le compositeur manifeste sa présence par un clin d’œil au public : le thème repris est l’un de ceux que l’on peut entendre dans les Noces de Figaro, lorsque Basilio déclare précisément « Così fan tutte le belle ! ». Le compositeur joue ensuite sur les décalages entre le texte et la musique, créant volontairement des contre-sens qui mettent l’accent sur la fausseté des discours. Mais ce « sous-texte » musical n’est pas uniquement ironique. Au contraire, la poésie rêveuse de certaines pages nous garde bien de classer Così fan tutte dans la case des œuvres légères, et une vraie profondeur transparait dans l’interrogation de chacun sur son identité. 

Si lors de sa création, l’opéra ne fut pas un véritable triomphe, il est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands chefs-d’œuvre de Mozart. Et pour les vrais amoureux du compositeur, toutes les critiques qu’on peut faire au livret sont oubliées à l’écoute de cette merveilleuse musique.

 

Élise Guignard

MICHÈLE LOSIER, MEZZO, QUI INCARNERA DORABELLA DANS COSÌ FAN TUTTE DE MOZART À L’OPÉRA DE PARIS À PARTIR DU 16 SEPTEMBRE.

 

 

Cadences : Comment concevez-vous Cosi fan tutte dans le contexte de notre époque ?

Michèle Losier : Cette œuvre est intemporelle. Elle parle d’histoires qui auraient pu se dérouler aussi bien il y a 400 ans qu’aujourd’hui. C’est un opéra qui touche parce que les enjeux de l’amour sont les mêmes pour tous, même si le contexte socio-culturel n’est pas le même qu’à l’époque. 

C. : Pour vous, s’agit-il plutôt d’une comédie ou d’un drame ?

M. L. : On est vraiment dans le drame et la comédie en même temps. La fin s’ouvre sur un sens plus dramatique que le début de l’œuvre, lorsque les personnages réalisent qu’ils ont pu aller à l’encontre de leurs valeurs. Mais au cours de l’opéra il y a de nombreux passages comiques. Au début par exemple, Dorabella vit un vrai drame en quittant son amant et l’émotion est réelle : le personnage se conduit comme un enfant de 2 ans qui fait une crise parce qu’il n’a pas ce qu’il veut sur le moment, mais qui en fait, quelques heures après, va très bien et a déjà oublié. Chacun des personnages a un côté comique et un côté tragique je pense. 

C. : L’œuvre a souvent été qualifiée de misogyne. Qu’en pensez-vous ?

M. L. : Il est impossible pour moi, en tant que femme, d’aborder cette œuvre comme une œuvre misogyne. Je dois beaucoup aimer mon personnage, l’opéra et la mise en scène pour pouvoir ensuite incarner mon rôle sur scène 8 ou 10 fois. Et je n’ai pas une vision misogyne du personnage de Dorabella parce que j’arrive à trouver son côté positif : j’ai été jeune moi aussi, j’ai été naïve, et aujourd’hui je peux en rigoler alors qu’à l’époque j’avais l’impression de vivre des histoires vraiment dramatiques. J’approche donc le personnage de tout mon cœur, et la musique m’y aide beaucoup. Je me remets dans la peau d’une jeune fille de 15 ou 16 ans qui découvre l’amour et qui aborde la vie avec naïveté. Je m’attarde peu sur les personnages comme Despina qui se bat pour la condition de femme, autrement je ne croirais plus à mon propre personnage. J’adopte la sincérité de Dorabella. 

C. : Quelle est votre interprétation personnelle du personnage ?

M. L. : Dorabella est assoiffée de vie, de connaissance. Elle veut découvrir ce qu’il se passe dans le monde extérieur, en dehors de sa famille et de sa maison. Elle a grandi dans un milieu noble avec sa sœur et même si elle a du mal, au départ, à sortir de sa zone de confort, elle va le faire quand même. La curiosité est le trait de caractère qui la définit le mieux je pense. 

C. : Que vous a apporté la mise en scène d’Anne Teresa de Keersmaeker dans la construction du personnage ?

M. L. : La version d’Anne Teresa de Keersmaeker permet toutes sortes d’interprétations et c’est ce qui me plait particulièrement. Même si chaque mot et chaque pensée ont été chorégraphiés, je trouve qu’on est dans une très grande liberté du texte, et jamais dans la superficialité. Avec la danseuse qui incarne aussi Dorabella, on crée le personnage à deux [N.D.L.R. : dans la mise en scène, chaque chanteur est doublé d’un danseur]. Par moment je me concentre sur le côté dramatique du personnage et la danseuse sur l’aspect plus comique, et lorsque je joue ce côté frivole, elle va au contraire jouer la retenue. Le travail qu’on a fait pendant des mois avec toute l’équipe a vraiment donné de nouvelles couleurs à mon personnage.

 

Propos recueillis par Élise Guignard.

 

REPÈRES

27 janvier 1756 : naissance de Mozart

13 mai 1767 : création d’Apollo et Hyacinthe, son premier opéra

4 août 1782 : Mozart épouse Constance Weber

1er mai 1786 : création des Noces de Figaro

29 octobre 1787 : création de Don Giovanni

1789 : reprise des Noces de Figaro à Vienne

26 janvier 1790 : création de Così fan tutte au Burgtheater de Vienne

6 septembre 1791 : création de La Clemenza di Tito 

30 septembre 1791 : création de Die Zauberflöte

5 octobre 1791 : représentation de Così fan tutte en allemand à Dresde

5 décembre 1791 : Mozart meurt.

N°306
SEPTEMBRE - OCTOBRE 2017

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