PORTRAIT

Murray Perahia

légende vivante

© Felix Broede / DG

IL EST L’UN DES MONSTRES SACRÉS DU PIANO. À SOIXANTE-DIX ANS, MURRAY PERAHIA JOUIT D’UNE CÉLÉBRITÉ SANS PAREILLE, VIRTUOSE ABSOLU ET MUSICIEN DE LÉGENDE QUI N’A JAMAIS ACCEPTÉ DE COMPROMIS DANS SON APPROCHE DES PARTITIONS. IL SE PRODUIT À LA PHILHARMONIE SOUS L’ÉGIDE DE PIANO 4*.

Qui veut réaliser une interview de Murray Perahia doit s’attendre à parler, avant tout, de musique. Habité par cet art auquel il a consacré sa vie entière, le pianiste et chef américain tente avec opiniâtreté de percer les mystères des partitions qu’il remet inlassablement sur le métier. Il écarte de quelques propos lapidaires toute question ayant trait à son départ de Sony Classical en 2016, mettant un terme à une collaboration de quatre décennies en faveur du label allemand : « J’ai collaboré durant de très nombreuses années avec Sony Classical mais nous avons rencontré dernièrement certaines difficultés dans lesquelles je n’entrerai pas. Je cherchais d’autres solutions et Deutsche Grammophon a accepté avec gentillesse et j’ai donc franchi le pas. »

Murray Perahia se révèle à l’inverse intarissable sur les compositeurs qu’il défend. À la Philharmonie, il offrira sa vision de Bach, Schubert, Mozart et Beethoven : « C’est le contrepoint qui les réunit. Tous ces compositeurs ont travaillé très sérieusement et avec acharnement sur le contrepoint comme base de la musique. Quand vous avez quatre voix, elles doivent se fondre, voilà ce qu’est le contrepoint. Toutefois, chacune doit conserver son individualité car si on se contente de remplissage et si la conception est simplement harmonique, alors il n’y a rien pour les lier. Les compositeurs doivent faire avec cela, ils doivent se débrouiller avec les thèmes, avec la structure et les nombreux éléments concernés. Mais à la fin, ce sont les voix qui font avancer la composition. »

La musique, un organisme vivant

Dans la Sonate n° 32 de Beethoven qu’il jouera, le contrepoint constitue bien évidemment le cœur du discours musical. La construction sonore n’est pourtant pas synonyme d’intellectualisme et Murray Perahia, malgré toute la rigueur de ses interprétations, n’éprouve guère de tendresse pour un geste « rationnel » : « Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de vraiment intellectuel chez les grands compositeurs. Ils utilisent leur intellect, effectivement, mais je ne crois pas que cela soit dirigé principalement par ce dernier. Cela vient avant tout du cœur. Et il y a un message tout comme dans la poésie, la littérature, un message émotionnel. Le moyen de comprendre ce message réside dans la capacité à parler le langage que les compositeurs parlent. Il nous faut comprendre l’éducation reçue par ces compositeurs. C’est ce que nous avons avec Beethoven. Nous avons ses cahiers d’exercices et de ce fait, nous savons comment il travaillait. Nous avons aussi conservé les instructions de Mozart, donc nous savons comment ils travaillaient. Tout cela devrait nous inciter à procéder de cette manière. Intellectuel est un terme inapproprié, et je n’aime guère la rationalisation de la musique. La musique est un organisme vivant. »

Murray Perahia a initié pour l’éditeur Henle le colossal projet d’une édition intégrale Urtext des sonates de Beethoven qui n’a donc aucun secret pour lui : « Quand je me suis penché sur ses ébauches, j’ai d’abord été impressionné par leur longueur. Dans certains cas très rares, il trouve des idées pour toute la pièce. C’est le cas de la Sonate op. 26 : dans la première ébauche, il trouve des choses pour le premier mouvement, puis pour le second, pour la Marche funèbre et enfin pour le dernier mouvement, et c’est très proche de ce qu’il fait au final. Mais, habituellement, ses ébauches s’étendent du début jusqu’au développement et jusqu’à la fin de ce développement en un seul geste. Évidemment, il y aura au fur et à mesure des modifications, parce que Beethoven travaillait très dur, et on a nombre d’ébauches pour une composition. Mais l’idée originale est présente dès le début. »

Cette capacité à imaginer immédiatement une œuvre dans sa globalité est le signe disctinctif du génie : « Les grands compositeurs, d’une certaine manière, ont une vision de l’œuvre dans sa globalité en un seul jet. Certains mauvais compositeurs s’emparent d’une petite idée par ci, d’une petite idée par là, pour construire une plus grande idée mais ils ne parviennent pas à voir un tout dans leur esprit. Parfois, dans une pièce de Beethoven, vous jouez un climax vers la fin d’un mouvement, mais il l’a construit depuis le tout début de la pièce. J’aime cette planification à long terme. »

Schubert, un intellect profond

Si Murray Perahia souligne volontiers l’importance du cœur dans le geste beethovénien, il prend à l’inverse la défense de Schubert contre toute accusation de sentimentalisme, voire de dilettantisme dans l’écriture : « Je suis frappé par la profondeur avec laquelle on ressent sa musique, la manière avec laquelle elle pénètre jusqu’au fond du cœur. Je ne suis pas d’accord avec l’idée selon laquelle Schubert ne connaissait pas la musique, au contraire il en avait une connaissance profonde. De fait, deux semaines avant sa mort, il se tourna vers Simon Sechter parce qu’il était inquiet au sujet d’une fugue qui se dirigeait toujours vers la sous-dominante sans qu’il parvienne à revenir au départ. Il y a un intellect très profond dans sa musique, ce n’est certainement pas une forme de somnambulisme et lui aussi travaillait avec acharnement. » Même enthousiasme pour « Papa Haydn » : « Chaque note chez Haydn possède son originalité. Mozart a tiré une grande inspiration de sa musique et le déclare lui-même quand il présente ses quatuors. Il espère même que Haydn discernera dans ses quatuors l’influence qu’il a eue. Haydn était un incroyable génie par les surprises, l’unité, les conversations et bien d’autres caractéristiques du style qui émergeait alors. C’est tout simplement extraordinaire. Il travaillait beaucoup et chaque note a sa place structurellement. Mais il maniait cela avec beaucoup d’humour, ou mieux encore d’esprit, et c’est un aspect très important de sa personnalité. »

À soixante-dix ans, le maître américain conserve une fraîcheur et une curiosité intactes. On ne cesse d’être étonné par le contraste entre la profondeur de ses analyses musicales et son insistance sur l’importance de la subjectivité, en un équilibre miraculeux entre réflexion et spontanéité.

Yutha Tep

 

Repères

1947 : naît le 19 avril à New York

1964 : entrée au Mannes College ; étudie aussi au Marlboro College en été

1972 : Premier prix au Concours de Leeds

1973 : premier concert au Festival d’Aldeburgh, collabore avec Benjamin Britten et Peter Pears

1973 : signe un contrat d’exclusivité avec Columbia Masterworks, futur Sony Classical

1981-1989 : directeur artistique de Aldeburgh

1992 : problème de santé qui l’oblige à ne pas jouer pendant plus d’un an

2000 : Principal Chef invité de l’Academy of Saint Martin in the Fields

2004 : nommé Chevalier Commandeur Honoraire de l’Ordre de l’Empire britannique

2009 : président du Centre de Musique de Jérusalem

2016 : quitte Sony pour Deutsche Grammophon

N°305
JUIN 2017

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