retour à la liste des articles de Cadences N° 303 - Avril 2017
PORTRAIT

Patrizia Ciofi

La voix de l'émotion

Patrizia Ciofi

DEPUIS DES ANNÉES, LA FRANCE VOUE À PATRIZIA CIOFI UNE AFFECTION QUI NE FAIBLIT GUÈRE. ENTRE DEUX TRAVIATA, 
LA GRANDE SOPRANO ITALIENNE RETROUVE, À LA PHILHARMONIE ET DANS LA SÉRIE DES GRANDES VOIX, LE RÉPERTOIRE BAROQUE 
DE SES DÉBUTS, ENTOURÉE DE L’ORCHESTRE DU POMO D’ORO.

Parmi les rôles accompagnant Patrizia Ciofi depuis tant d’années figurent naturellement ces héroïnes du belcanto romantique italien dont les pyrotechnies trouvent en elle une interprète à mille lieues d’une mécanique vocale sans âme. Confiées à sa sensibilité frémissante, la verdienne Violetta Valéry ou la donizettienne Lucia se parent d’une pureté virginale bouleversante avant de basculer dans une intensité dramatique étouffante, sur les ailes d’un chant avant tout expressif : « Même dans des grandes salles, j’aime chanter piano. Chanter forte possède bien sûr sa beauté, avec un grand et bel orchestre qui vous porte, mais c’est dans la nuance piano, selon moi, que beaucoup de choses se passent, que les émotions naissent. Ce piano que je recherche et que je tente coûte que coûte de conserver dans ma voix, est le fruit de trente ans de travail. Je suis heureuse car, malgré toutes ces années de carrière, il se fait toujours plus nourri. Cette quête m’aide beaucoup, je le pense, dans le répertoire baroque qui a certes besoin de beaucoup d’énergie, de virtuosité, mais aussi d’une sorte d’essentialité. »

Alan Curtis, le découvreur

Aux mélomanes qui ont admiré son incarnation – le mot est faible – de Violetta à l’Opéra de Madrid, au Liceu de Barcelone ou au Deutsche Oper de Berlin, il convient de rappeler qu’elle aborde son premier rôle händelien dès 1997 avec Asteria de Tamerlano au Teatro Regio de Turin, attirant l’attention de l’un des plus grands découvreurs de voix de ces dernières décennies, le regretté Alan Curtis : « J’ai tout de suite trouvé qu’il s’agissait d’un répertoire magnifique. À cette occasion, j’ai fait la connaissance d’Alan qui, après m’avoir entendue à Turin, m’a invitée à faire plusieurs projets. Nous avons donné des concerts puis gravé ensuite plusieurs disques parmi lesquels je peux citer les Lettere amorose de Scarlatti ou des duos de Händel avec Joyce DiDonato. Nous avons même fait les Leçons de Ténèbres de Couperin ! Alan avait entendu en moi l’interprète baroque et ce fut grâce à lui que j’ai fait mes premiers pas dans cet univers. Par la suite, j’ai évidemment fait la rencontre d’autres chefs et découvert d’autres partitions. » À Paris échut le privilège de découvrir la même année, en 2004, sa Morgana dans Alcina de Händel (Opéra Garnier sous la direction de John Nelson), puis sa Poppea dans L’Incoronazione monteverdienne (Théâtre des Champs-Élysées avec René Jacobs).

Si Monteverdi constitua une exception, Händel demeura un amour durable et c’est ce compositeur qu’elle reprend à la Philharmonie : « Ce qui me touche, c’est d’abord et tout simplement la beauté de sa musique, de ses airs, une beauté qu’on retrouve rarement dans l’histoire. Il y a aussi une telle modernité. Les héroïnes de Händel sont des femmes modernes, des femmes à l’âme forte qui ne sont jamais les esclaves des hommes. Elles sont même, d’une certaine manière, plus modernes que les héroïnes de l’opéra romantique qui, de leur côté, sont souvent soumises et contraintes de gagner leur lutte par la mort ou par un sacrifice. Les femmes chez Händel se battent farouchement et contre les hommes et contre les injustices. C’est le cas d’Alcina ou d’Armida dans Rinaldo, dont j’interprète les airs pour le concert de la Philharmonie. Ces dernières sont, par ailleurs, non seulement des femmes mais aussi des esprits incroyables, des forces de la nature, qui soumettent les hommes à leur charme. C’est tout simplement incroyable. »

La nostalgie du baroque

On ne sera guère surpris de constater que la magnifique et passionnée Alcina permet à Patrizia Ciofi de déployer toute l’étendue de sa puissance dramatique : « En ayant déjà réalisé beaucoup durant toutes ces années de carrière, il me reste peu de rêves, mais chanter Alcina sur scène en fait partie. J’ai incarné, je pense, plus d’une centaine de personnages et je vais encore en découvrir d’autres dans les années à venir, mais Alcina n’est pas encore inscrite dans mes projets. J’avoue que je ressens une sorte de nostalgie du baroque et j’espère que quelqu’un va penser à moi pour cette musique. » À bon entendeur...

On pourrait se demander si, pour cette Lucia, cette Violetta déjà entrée dans l’histoire, les sortilèges des magiciennes händéliennes constituent un défi moindre. Patrizia Ciofi nuance immédiatement ces affirmations : « Ce n’est pas complètement vrai. Quand je retourne au baroque après les grandes partitions romantiques, j’ai toujours la sensation de passer par le plus bénéfique des spas : on se lave un peu de la fatigue psychologique et de toutes les scories accumulées lorsqu’on chante les héroïnes romantiques. Quand on revient au baroque, on doit penser surtout à nettoyer son instrument et à devenir soi-même cet instrument. On se laisse conduire avant tout par la pureté de la musique qui devient le socle du travail, ce qui exige une discipline très importante. Mais grâce à cela, on retrouve le son dans son essence. C’est très beau et cela procure beaucoup de satisfaction, notamment aussi parce qu’on retrouve un certain contact avec les instruments. Dans un orchestre baroque, chaque instrument est presque un soliste, nous sommes tous des solistes et nous créons la musique tous ensemble. Cela n’est facile, parce qu’on ne peut pas tricher, mais dans le même temps, c’est facile parce qu’on revient à l’origine de notre passion, de notre jeunesse. »

Retrouver la pureté du son ne signifie nullement renoncer aux inflexions poétiques et le verbe reste au cœur de l’art de Patrizia Ciofi : « Ma passion première, c’est le théâtre. Si je n’étais pas devenue chanteuse, je serais peut-être devenue une actrice ou une comédienne. C’était d’ailleurs ce que je voulais faire quand j’étais une petite fille. J’adorais dire, raconter une histoire, transmettre une émotion avec ma propre voix. Pour moi, la voix n’est pas mon objectif en soi, elle est un moyen d’expression à travers lequel je peux raconter quelque chose, jusqu’à même parler de moi, de ma vie, à travers les personnages que j’incarne et leurs émotions. »

Il faut l’entendre dans Ah mio cor, la sublime et célèbre plainte d’Alcina, pour mesurer la portée de ces propos. Au point de nous faire invectiver ce damné Ruggiero capable d’abandonner une telle femme.

 

Yutha Tep


DU TAC AU TAC :

 

Votre bruit préféré ? Le bruit 
de la mer.

Votre compositeur préféré ? Je tombe toujours amoureuse 
de celui que j’interprète 
sur le moment.

Le compositeur que vous aimeriez défendre ? Giaccomo Meyrbeer.

Une œuvre pour une île déserte ? La musique pour piano de Chopin.

Votre métier si vous n’étiez pas chanteuse ? Chef de cuisine 
ou comédienne.

Votre livre préféré ? La Comédie divine de Dante.

Vos objets fétiches ? Mon maquillage et mon pèse-valise.

 

3 CDs

 

Georg Friedrich Händel

Duos d’opéra

Il Complesso Barocco, Alan Curtis (direction).

Avec Joyce DiDonato.

1 CD Erato

 

Wolfgang Amadeus Mozart

Le Nozze di Figaro

Concerto Köln, Collegium Vocale Gent, René Jacobs (direction).

Avec Véronique Gens, Angelika Kirchschlager, Lorenzo Regazzo, Simon Keenlyside.

3 CD Harmonia mundi.

 

Vicenzo Bellini 

La Straniera

London Philharmonic Orchestra. David Parry (direction).

Avec Mark Stone, Dario Schmunck, Enkelejda Shkosa…

2 CD Opera Rara

N°308
NOVEMBRE 2017

21, rue Bergère
75009 Paris
01 48 24 16 97
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Cadences est le magazine sur l’actualité des concerts de musique classique, opéra, musique baroque, musique contemporaine à Paris et en Ile-de-France diffusé gratuitement chaque mois à 50000 exemplaires aux entrées de concerts et en dépôt dans les lieux fréquentés des mélomanes. Il est aujourd’hui l’outil préféré des mélomanes parisiens avec son agenda des concerts, ses dossiers musicologiques et ses interviews d’artistes.

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