DOSSIER

Saint-Saëns

Le Timbre d’argent

Camille Saint-Saëns est l’un des artisans du renouveau de la musique française à la fin du XIXe siècle.

« OPÉRA FANTASTIQUE » DANS L’ESPRIT DES RÉCITS D’HOFFMANN, LE TIMBRE D’ARGENT EST UNE « ŒUVRE MAUDITE » DONT LES ÉTRANGES TRIBULATIONS, SUIVIES D’UN OUBLI INJUSTIFIÉ, CONSTITUENT À ELLES SEULES UN CONTE FANTASTIQUE, DANS LA PURE TRADITION ROMANTIQUE.

Capable d’aller au-delà des mots et d’exprimer l’inexprimable, la musique était un véhicule prédestiné pour le fantastique, l’étrange et le merveilleux et pour traduire des situations marquées par cette « déchirure du réel » qui est l’essence même du genre. En littérature, le fantastique est de création récente. Même s’il est possible de le faire remonter à L’Âne d’or d’Apulée et à lui rattacher des œuvres telles que La Divine comédie de Dante, il n’a connu un premier véritable épanouissement qu’à l’orée du Romantisme, avec Potocki, le Roman gothique anglais (Lewis, Mathurin, Ann Radcliffe) et surtout les Romantiques allemands. Déterminante fut à cet égard l’œuvre de E.T.A. Hoffmann.

E.T.A. Hoffmann, l’instigateur du fantastique en musique

Hoffmann était un musicien qui écrivait ; la musique joue un rôle central dans ses récits. Il possédait de ce fait un sens inouï des correspondances plus tard exploitées par E.A. Poe, Baudelaire et les grands fantastiqueurs symbolistes de la fin du xixe siècle. Aux données matérielles structurant le réel, il pouvait substituer une construction allusive, révélée par les correspondances secrètes entre les différents plans de la sensation : l’entrevision du surnaturel situé au-delà des réalités prosaïques du quotidien, cette « part du rêve » à laquelle il n’est donné qu’à peu d’accéder. Il a exercé une profonde influence à l’origine de l’engouement pour le genre qui gagne la musique au cours des 3 premières décennies du xixe siècle (Goya, Piranèse et Füssli concrétisant son irruption en peinture). Symphonie fantastique de Berlioz, Fantasiestücke de Schumann ou opéras fantastiques de Weber, Marschner (Der Vampyr) ou de Meyerbeer (Robert le Diable) s’identifient avec les premiers accomplissements du nouveau genre, auquel la scène d’opéra se révèle particulièrement adaptée : librettistes, compositeurs et chorégraphes se saisissent de cet univers propice au spectaculaire scénique et musical. Les plateaux des théâtres sont bientôt envahis par des ruines et des tombeaux, des statues animées et des nonnes sanglantes ou possédées, des spectres et toutes sortes de créatures diaboliques. Vers 1860, le fantastique a acquis une respectabilité dont témoignent, entre autres, La Nonne sanglante et Faust de Gounod. Il n’est donc pas surprenant qu’un jeune compositeur voulant écrire pour le théâtre fasse ses premières armes dans le genre désormais consacré de l’opéra fantastique : un galop d’essai bienvenu pour le jeune Saint-Saëns, fort marri de son échec au prix de Rome de 1864, lorsque Carvalho, directeur du Théâtre Lyrique, lui proposa, à la suggestion d’Auber, le livret du Timbre d’argent en guise de prix de consolation (3 musiciens l’avaient déjà refusé). Il semble qu’un mauvais sort ait marqué ce texte de Barbier et Carré, si l’on en juge par les tribulations encourues par Saint Saëns et son opéra fantastique, dignes d’un conte d’Hoffmann du meilleur cru : ces péripéties retarderont la création de l’œuvre d’un nombre fatidique d’années (13 ans !). Deux mois plus tard, le jeune musicien avait déjà couché sur le papier une esquisse des 5 actes.

Une œuvre maudite

Deux ans plus tard (1866), lassé des sollicitations de l’auteur, Carvalho accepte pour s’en débarrasser d’entendre une bonne fois sa musique. Après le dîner auquel il a été convié, Saint-Saëns joue sa partition au piano. Enthousiasmé, Carvalho donne son agrément ; mais le rôle principal revenant à une danseuse, il faut trouver un moyen pour que le rôle effacé de la chanteuse soit plus important, car il reviendra à Mme Carvalho on intercale donc le fameux air « Le bonheur est chose légère » avec le concours de Barbier. Pendant 2 ans ce ne sont que changements et projets à l’initiative de Carvalho : changer de cadre (Vienne) et d’époque (xviiie siècle), mettre des animaux féroces, ajouter une deuxième danseuse ou enfin ajouter une scène aquatique pour permettre à Mme Carvalho d’aller quérir au fond du fleuve le timbre fatal et de faire ainsi concurrence aux ébats fluviatiles de Mlle Nilsson, de l’Opéra, dans Hamlet d’Ambroise Thomas. Tout semblait enfin prêt (Mme Carvalho renonçait en faveur de Mlle Schrœder) : le Théâtre Lyrique fit faillite.

En 1870, Perrin, directeur de l’opéra, demanda la pièce à son tour : son adaptation à la grande scène du Palais Garnier (conçu pour le grand opéra de Meyerbeer) exigea une vaste recomposition pour en faire un drame lyrique (sans récitatif parlé). En 1913, Saint-Saëns utilisera ces orchestrations fragmentaires et ces extensions pour mettre définitivement au point ce drame inachevé, ajoutant une variante tardive aux vicissitudes étranges de sa première pièce. Sur ces entrefaites, Du Locle, directeur de l’Opéra-Comique, demande à son oncle Perrin de lui céder la pièce qui reprenait donc sa forme première. Tout était prêt : le ténor fit défaut, et pour utiliser une danseuse italienne engagée à grands frais, on remplaça Le Timbre par Le Kobold dont Ernest Guiraud improvisa la partition en catastrophe… Après la guerre, le projet fut repris, mais le désistement d’un ténor acheva d’en désintéresser Du Locle (qui commanda à l’auteur La Princesse jaune pour être quitte).En mars 1876, l’Opéra-National-Lyrique ouvre ses portes dans les murs de la Gaîté, sous la houlette de Vizentini (l’Opéra-Comique sombrant avec Du Locle à la barre). S’intéressant aux malheurs du Timbre, le ministère des Beaux-Arts lui promit une subvention s’il le montait. Tout étant prétexte à retards et à difficultés, Saint-Saëns dut mettre la main au gousset pour payer les quelques instrumentistes supplémentaires (dans les coulisses) exigés par la partition. Malgré les tracasseries (seulement 4 représentations prévues), les retards, les coupures et les simplifications de décor, le rideau se leva enfin en février 1877 sur ce Timbre marqué par la fatalité. La régie était insuffisante, l’orchestre médiocre, mais la distribution excellente. L’œuvre connut un succès honorable, mais pour Octave Mirbeau, critique de L’Ordre, « l’auteur était notoirement impopulaire et incontestablement dépourvu de talent… incapable de s’élever, rivé à l’éternelle infériorité… mais grotesque qui a voulu que sa médiocrité s’étala au grand jour. » Il recommandait de jeter l’ouvrage « en pâture à la joie hurlante de la foule ». Assurément, le livret n’est qu’un pâle démarquage d’Hoffmann : Conrad, artiste hanté par l’appât des richesses, subit un envoûtement pour le portrait de la magicienne Circé dont il est l’auteur, et pour lequel la danseuse Fiametta a servi de modèle. Le docteur Spiridion lui offre un timbre d’argent magique : lorsqu’il sonne, il reçoit en retour tout l’or qu’il souhaite, mais au prix de la vie de quelqu’un. Le cortège d’orgies et de morts bizarres qui s’ensuit amènera le retour de Conrad à la sagesse et à sa fiancée Hélène ; il se réveille pour constater que cette sorcellerie n’était en fait qu’un rêve. Par ailleurs, le génie froid, intellectuel et quasi-scientifique de Saint-Saëns était assez peu adapté à un sujet fantastique (la célèbre Danse macabre gardant un maintien rationnel et mondain assez étranger au sujet) : avec cette intéressante exhumation d’une œuvre à tout le moins maudite, le public pourra vérifier sur pièce l’éventuel bien-fondé de l’article polémique de Mirbeau (lui-même un remarquable fantastiqueur occasionnel)…

 

Michel Fleury

Repères

1835 : naissance le 9 octobre à Paris

1848 : études au Conservatoire :orgue (avec François Benoit) et composition (avec Jacques-Fromental Halévy)

1851 : prix d’orgue

1857 : organiste de l’église de la Madeleine

1868 : concerto pour piano n°2 en sol mineur

1874 : Danse macabre, poème symphonique

1875 : concerto pour piano n °4 en ut mineur, mariage avec Marie-Laure Truffot

1877 : Samson et Dalila

1881 : se sépare de sa femme

1886 : symphonie n°3 avec orgue en ut mineur

A partir de 1888 : tournées de concert et voyages (Algérie, égypte, Extrême Orient, Amérique du Nord et du Sud)

1921 : meurt le 16 décembre à Alger

N°305
JUIN 2017

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