Portraits - Chef

Benjamin Levy Un chef sur la Croisette

Benjamin Levy
Diplômé des Conservatoires Supérieurs de Lyon (percussions) et de Paris (direction, écriture), Benjamin Lévy est aussi fondateur et chef de l’Orchestre Pelléas.
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Le départ de Philippe Bender, son chef permanent durant presque quatre décennies, aurait pu ouvrir une ère d’incertitude pour l’orchestre de Cannes mais l’arrivée en novembre 2016 de Benjamin Lévy semble avoir non seulement calmé les inquiétudes mais également insufflé une énergie renouvelée à la phalange azuréenne. Rencontre.

Ancien élève de David Zinman à Aspen et assistant de Marc Minkowski ou Jaap van Zweden (actuel directeur musical du New York Philharmonic), Benjamin Lévy connaît son métier. Pour sa deuxième saison sur la Croisette, il montrera de nouveau sa familiarité avec le grand répertoire, aux côtés de prestigieux solistes tels que les violoncellistes Victor Julien-Laferrière et Edgar Moreau, ou encore le pianiste David Fray. Mais il ne faut guère compter sur lui pour demeurer dans les ornières symphoniques : « J’ai le désir de sortir de notre tour d’ivoire et de nous placer à la croisée des chemins, qu’il s’agisse de styles, de genres, d’artistes etc. J’aimerais que l’orchestre devienne un carrefour artistique faisant appel aux résonances de plusieurs formes d’art. Nous ne délaissons pas le répertoire traditionnel mais nous la complétons avec des œuvres moins habituelles ».

La rencontre de différents univers

Et ces événements inhabituels s’avèrent assurément prometteurs dans leur teneur fort poétique : « J’invite par exemple la violoniste Geneviève Laurenceau avec les deux chanteurs d’oiseaux, Jean Boucault et Johnny Rasse, pour un spectacle formidable intitulé Le Sacre des Oiseaux. Nous recevons également la soprano Amel Brahim-Djelloul avec son ensemble traditionnel arabe, l’Ensemble Amedyez, pour un concert Mille et une nuits autour du répertoire de la Méditerranée, avec en alternance des pièces classique occidentales inspirées par la Méditerranée : Shéhérazade de Ravel, le Duo des fleurs de Lakmé, l’ouverture d’Abu Hassan de Weber etc. Au printemps, nous donnerons un concerto pour claquettes de Morton Gould, qui n’est vraiment jamais joué, avec une danseuse néerlandaise, Marije Nie. » La même originalité caractérise la politique de commandes aux compositeurs vivants : « J’ai commandé à Thibault Perrine une pièce, Souvenirs de bal, mêlant orchestre et accordéons, qui sera donnée avec Félicien Brut, que l’on connaît par son spectacle Le Pari des bretelles. Félicien Brut est un accordéoniste extraordinaire qui vient du monde de la musette mais est également un musicien classique au sens traditionnel du terme. »

Cette stimulante capacité d’invention se déploie à tous les niveaux : « Nous abordons le répertoire traditionnelle d’une manière assez dépoussiérée, si je peux oser cette expression. De par mes expériences passées, je me suis éminemment concerné par la pratique interprétative qu’on qualifie d’historiquement informée. J’ai aussi le souci d’élargir le répertoire de l’orchestre, avec des répertoires qu’il ne fréquentait pas auparavant. J’ai ouvert ma première saison avec Rameau et nous jouons cette saison Les Elémens de Rebel. En fait, le répertoire baroque français correspond parfaitement à la taille de l’orchestre et je suis très heureux de constater le très vif intérêt de nos musiciens pour cette musique – ils l’adorent littéralement. »

Désacraliser le concert

Pour un directeur musical, les feux de la rampe ne doivent pas occulter d’autres obligations cruciales, au premier rang desquelles figure le jeune public : « Nous menons beaucoup d’actions qui lui sont destinées. Nous avons par exemple une série intitulée Une classe, une œuvre, une idée très intéressante de notre administratrice qui est extrêmement investie dans ce domaine. L’année dernière, cette série était consacrée au concerto pour violoncelle d’Olivier Penard et pour cette saison, il s’agira de Souvenirs de bal de Thibault Perrine. Le compositeur reste en contact avec une classe sélectionnée tout au long de la saison pour notamment expliquer comment il compose. Les élèves assistent aux répétitions, faisant ainsi la connaissance des musiciens, et le jour du concert, ce sont eux qui présentent la partition ! »

Benjamin Lévy n’en oublie pas pour autant le public adulte qui assiste aux concerts de l’orchestre : « J’aimerais désacraliser un peu la cérémonie du concert. Par exemple, avec mon Orchestre Pelléas au Concertgebouw d’Amsterdam, j’ai pu constater que même dans une salle aussi institutionnelle, le public était extrêmement heureux qu’on lui parle de la musique jouée. Ici, à Cannes, beaucoup de gens m’arrêtent dans la rue pour me dire tout l’intérêt qu’ils trouvent aux présentations que je fais. Il ne s’agit pas de se montrer pédant ou ennuyeux, mais il me semble que la grande cérémonie du concert pendant lequel le chef reste dos tourné au public de bout en bout appartient un peu au passé. La société change très vite et nous devons inscrire notre orchestre dans les temps présents. »

Avec un contrat qui vient d’être prolongé jusqu’en 2022, Benjamin Lévy aura certainement l’opportunité d’aller jusqu’au bout de cette belle trajectoire.

Yutha Tep