Portraits - Chef

Emmanuel Krivine Tout pour la musique

Emmanuel Krivine
Emmanuel Krivine
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Seule symphonie de Beethoven en cinq mouvements, la Pastorale se distingue surtout par la profonde quiétude qui en émane. Elle inspirera de nombreux compositeurs, à commencer par Hector Berlioz qui verra en elle un « étonnant paysage qui semble avoir été composé par Poussin et dessiné par Michel-Ange ».

Après avoir parcouru le monde, dirigé les plus grandes phalanges internationales de Chicago à Londres ou Tokyo, élevé sur les cimes l’Orchestre National de Lyon pendant treize ans, occupé de 2005 à 2015 le poste de directeur musical de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, porté sur les fonds baptismaux en 2004 la Chambre Philharmonique, Emmanuel Krivine a pris en charge les destinées de l’Orchestre National de France. Premier chef d’orchestre français à occuper cette fonction depuis Jean Martinon (entre 1968 à 1973), il se montre peu enclin à manier la langue de bois et encore moins la grammaire de Vaugelas et confie tout l’enthousiasme qu’il éprouve à retrouver les musiciens français avec lesquels il déclare sans ambages vivre un moment exceptionnel dans sa carrière dédiée uniquement à la musique. « Sans elle, la vie n’a pas de sens » affirmait-il récemment.

Ressentir l’énergie du moment

« Avec l’Orchestre National, je vis des instants de bonheur dus à la chimie musicale et humaine qui nous lie. C’est une grande satisfaction de constater combien existe une synergie de tous les instants entre le public et l’orchestre pour la plus grande joie de tous.

Dans le geste musical je ne suis jamais analytique ou musicologique : je suis en totale immersion dans ce qui se passe entre le jeu de l’orchestre et l’écoute de la salle. Mon rôle se situe à l’intersection des vibrations. Il y a un an, en consultant des photographies, je me suis aperçu que la disposition de l’orchestre que j’avais choisie était la même que celle d’Ingelbrecht en 1937 ; étrange coïncidence et retour aux sources ! » De fait, s’est installé un climat de confiance et un travail de fond qui se sentent tout autant dans le domaine de la musique pure que dans la relation avec les personnes qui entourent l’orchestre : « Si j’ai eu la responsabilité de concocter, avec Eric Denut, les programmes de cette nouvelle saison, je dois aussi beaucoup à la compréhension du PDG de Radio France, Mathieu Gallet, grand amateur de musique ainsi qu’au soutien de Michel Orier, directeur de la musique. » Outre la musique française dont Emmanuel Krivine est considéré à juste titre comme l’un des meilleurs interprètes, il voue également au répertoire allemand et en particulier à Johannes Brahms une admiration qui ne se dément pas : « Cela date de l’époque où j’ai rencontré Karl Böhm à Salzbourg en 1965. Outre Richard Strauss, Brahms occupe pour moi une place privilégiée ; avec l’Orchestre de Bamberg, j’ai eu l’occasion d’enregistrer les 4 symphonies en 1995 et d’autres pages symphoniques. Avec le National nous venons de donner Le Chant des Parques ; nous avons aussi joué beaucoup de Brahms avec la Chambre Philharmonique durant la dernière saison. Brahms sera d’ailleurs le fil conducteur de la prochaine saison de l’Orchestre National. »

À la tête d’une riche actualité

Au sein d’une activité débordante mais que l’âge a disciplinée (Emmanuel Krivine continue néanmoins d’occuper le poste de « principal guest conductor » au Scottish Chamber Orchestra, a dirigé en février la Quatrième Symphonie de Bruckner sur instruments d’époque avec la Chambre Philharmonique au Grand Théâtre de Provence à Aix et sera prochainement avec le Chicago Symphony Orchestra), le chef français ne manque pas de projets : « Ma mission auprès de l’ONF exige une présence régulière. Les deux prochains concerts avec l’Orchestre ont pour fil d’Ariane l’œuvre de Claude Debussy : le premier sera consacré à Printemps, une œuvre de jeunesse comme une ébauche de ce qui apparaîtra ensuite de façon plus élaborée dans sa création. Il y aura aussi Images qui n’a finalement rien d’impressionniste car Debussy, pas plus que Monet, n’est labellisable, et Karine Deshayes chantera Shéhérazade de Ravel que nous avions enregistré ensemble. Si l’orchestration de Debussy est plus « pointilliste » que celle de Ravel, elle est aussi plus conceptuelle alors que Ravel est plutôt un jouisseur de la musique un peu comme Richard Strauss. Le second concert est centré sur La Mer, mais nous avons aussi invité un pianiste très subtil et talentueux, Francesco Piemontesi, pour jouer les Variations symphoniques de Franck et Burlesque de Richard Strauss. » Parallèlement, le chef français a entamé avec l’Orchestre National chez Erato une série d’enregistrements à paraître prochainement : « Il y aura d’abord La Mer et Images de Debussy, puis avec Bertrand Chamayou un CD consacré aux Concertos pour piano n° 2 et 5 « Egyptien » de Saint-Saëns. Nous sommes très amis et ce sont des œuvres que nous avons beaucoup jouées ensemble. »

La musique conçue comme une fin en soi

Emmanuel Krivine a une vision très personnelle de la musique et de sa place dans la cité, refusant de l’envisager sous l’angle de la simple utilité telle que les édiles voudraient le faire accroire : « La musique est souvent enseignée de manière rationnelle au détriment de la sensation physique et intégrée. La musique est un besoin vital, bien au-delà des considérations de son utilité ou de son inutilité : c’est d’ailleurs précisément parce qu’elle n’est pas « utile » qu’elle est indispensable, comme l’eau que l’on boit ou l’air que l’on respire. Elle nous régénère autant que le rayonnement du soleil. Pour moi, la musique en tant qu’art est autant immanence que transcendance. » Une profession de foi dont le public de l’Auditorium de Radio France pourra constater la pertinence lors des deux concerts parisiens qui s’annoncent sous les auspices les plus prometteurs.

Michel Le Naour