Portraits - Chef

Hervé Niquet Tentation anglaise

Hervé Niquet
Organiste, claveciniste, pianiste, chanteur de formation, Hervé Niquet fonde Le Concert Spirituel en 1987.
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S’il est un expert célébré du répertoire français, Hervé Niquet a développé au fil des saisons une affinité patente avec la musique anglaise, celle de Purcell et du Händel des oratorios. À Versailles, il retrouve ces deux génies tant aimés. Rencontre.

Créé en juillet 2008 au Festival de Radio France et Montpellier alors dirigé par René Koering, le King Arthur du trio formé par Hervé Niquet et Corinne et Gilles Benizio a fait couler beaucoup d’encre mais remporté un succès public éclatant: « René sentait qu’il aurait quelque chose de nouveau et il me semble qu’avec Corinne et Gilles, nous sommes parvenus effectivement à créer quelque chose de très spécifique, une manière d’opéra interactif. Ce fut un énorme apprentissage pour moi. J’ai découvert notamment que dans la tragédie, nous n’avions pas beaucoup d’interactions avec le public. Quand, bouleversé, ce dernier pleure, il le fait discrètement et cela n’altère en rien le déroulement de la pièce. Le comique est totalement différent : en riant ou tapant des mains, le public entre dans le rythme musical. » Les esprits chagrins n’ont pas manqué de regimber, en particulier en voyant des skieurs (les Benizio eux-mêmes) surgir en pleine scène du froid, l’air fameux étant traité dans une veine résolument comique. Trop comique, estimèrent-ils. Hervé Niquet met les points sur les « i » : « La musique de King Arthur n’est finalement ni plus ni moins que la " bande-son" d’une action théâtrale indépendante, pas toujours drôle ni propre, ni même sérieuse. Elle en est le commentaire parfois graveleux, il faut bien garder cela en tête ». Nulle question en revanche de nier le génie musical à l’œuvre : "Pour l’orchestre, les lignes de dessus et de basse sont peut-être moins originales, on pourrait les retrouver dans presque toutes les écoles nationales de l’époque. En revanche, les parties de second violon et d’alto s’avèrent incroyablement singulières et il n’y a que Purcell pour les manier de cette façon. Les altistes nagent dans le bonheur quand ils jouent sa musique, car il leur confie des lignes invraisemblables".

L’orchestre purcellien, si influencé par la France (l’espace manque pour exposer les études passionnantes d’Hervé Niquet sur ce sujet), diffère quelque peu de l’orchestre de Händel, qu’Hervé Niquet n’aime pas moins : « Les altistes sont moins heureux dans Händel. Mais c’est cette simplicité, assez italienne, qui fait que sa musique a un impact immédiat. Händel est un homme d’affaires : il doit remplir une salle grâce à des airs à la mode mais il libère totalement son imaginaire dans les chœurs parce qu’il adore la polyphonie la plus complexe. On y retrouve les mêmes recettes que dans une comédie musicale : d’un côté, les belles chansons, de l’autre les grands ensembles avec danseurs, claquettes etc. Cette alternance participe d’une rhétorique car The Messiah est avant tout un monument de rhétorique : d’un côté, les airs simples, émouvants, de l’autre, la grande explosion sonore. ». Hervé Niquet est proverbialement un maître ès explosion sonore et une page du Messiah soulève particulièrement son enthousiasme. Et il ne s’agit pas du fameux Allelujah : « Il y a un chœur que tout le monde coupe mais que moi j’adore : The Lord gave the word ! Dès les premières notes, nous voyons tout de suite l’armée des croyants, une marée humaine qui se déploie sous nos yeux. C’est une page d’une puissance incroyable, qui n’a rien à envier à Ben Hur ou à la Guerre des Étoiles au cinéma. Et Händel parvient à ce résultat avec simplement des petits mouvements à la tierce ou à la sixte à l’unisson. C’est un génie ».

 Yutha Tep