Portraits - Chef

Jean-Christophe Spinosi l’intelligence du cœur

Jean-Christophe Spinosi
Né en Corse, le violoniste Jean-Christophe Spinosi fonde l’ensemble Matheus en 1991, aujourd’hui en résidence au Quartz de Brest.
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Honorant un rendez-vous désormais annuel av ec le public parisien, Jean-Christophe Spinosi s’apprête à retrouver pour la huitième fois la fosse du Théâtre du Châtelet avec son Ensemble Matheus où il dirige une nouvelle production de Il Re Pastore de Mozart.

 

« J’ai en tête une scène – purement fictive – d’un Mozart enfant, au clavecin, devant une cour admirative, mais alors que tout le monde applaudit sa maturité et son sens dramatique, lui s’inquiète de savoir s’il va pouvoir manger la dernière part de gâteau au chocolat ! » C’est cette notion de décalage qui a frappé Jean-Christophe Spinosi à la première lecture de la partition de cette œuvre conçue par un Mozart de 19 ans : « Les personnages sont jeunes et sont mal dans leur peau, ils ne se sentent pas tout à fait à leur place. D’ailleurs le livret commence sur un air de doute. Cet opéra c’est tout Mozart ! » Mais s’il est sensible à l’état d’esprit du compositeur, le chef n’en est pas moins admiratif de son art et de son génie précoce : « On joue surtout ses œuvres tardives, par conséquent il est agréable de se pencher sur le jeune Mozart avec le recul de la connaissance de ses œuvres plus matures. Le discours harmonique est évidemment moins intéressant, il y a moins de surprises sur le plan musical, mais les émotions passent par des procédés très simples. Tout cela va grandir mais sa musique est déjà là. »

Je conçois la musique avec théâtralité

Une simplicité sur le plan structurel qui ne retire rien à l’essence de ces œuvres de jeunesse qui ont un écho très fort chez celui qui se qualifie d’« éternel gamin » : « Il faut sans doute retourner un peu en enfance pour comprendre cet opéra. On est loin du grand drame, mais ce sont toutes les petites frustrations d’enfant qui se retrouvent dans sa musique et qui lui donnent sa profondeur. A ce moment-là il n’a pas besoin du drame harmonique pour s’exprimer. » Et cette empathie avec le compositeur et ses personnages Jean-Christophe Spinosi tient à ce que tout l’orchestre la ressente : « La polyphonie des sentiments contenue dans cette musique, je veux que chacun l’éprouve. Contrairement à ce qu’on dit souvent, l’intrigue n’a rien de galant. C’est pourquoi je m’efforce de faire ressortir les douleurs, les émotions et les conflits des personnages. Et pour cela j’essaie de faire en sorte que les musiciens ressentent la situation qu’ils interprètent. Je ne parle pas en termes de nuances ou d’accents mais d’images. Par exemple : “là il est en colère, il tape du poing sur la table et s’en va bouleversé…” Je conçois la musique avec théâtralité. L’opéra c’est la vie. Pas la représentation de la vie. Je ne suis pas dans le symbole. »

Une théâtralité qu’il partage évidemment avec Nicolas Buffe, artiste plasticien et metteur en scène de cette production, avec lequel le chef a déjà travaillé il y a deux ans lors d’une précédente expérience commune au Châtelet et qui annonce un Re Pastore proche de l’univers de la Guerre des Étoiles : « Nous avons la même approche ludique de l’opéra. Ici ce sont des personnages jeunes, pleins de fougue, en proie à des situations tragicomiques. Je trouve ça plus intelligent, quand on parle de héros et de princesses, de transposer les oeuvres dans la mythologie moderne : ça n’enlève rien au drame et ça permet de parler au plus grand nombre. » Un couple de travail qui fonctionne bien, encouragé par le maître des lieux Jean-Luc Choplin, qui fait confiance au maestro français depuis son arrivée à la tête de cette maison : « Comme lui, je fonctionne à l’affect, je dois aimer les personnes avec lesquelles je travaille sinon ça ne marche pas et sinon ils ne me supportent pas ! Tous les deux, on s’entend sur cette vision subjective de la musique. Assumer sa subjectivité c’est primordial. Ca ne sert à rien d’essayer de faire comme les autres. » Et le moins qu’on puisse dire c’est que Jean- Christophe Spinosi ne fait rien comme les autres !

L’ouverture, c’est ça mon identité

En devenant très tôt dans sa carrière une référence dans l’interprétation des opéras de Vivaldi avec son Ensemble Matheus, il a marqué l’esprit du public, mais loin de se cantonner à un répertoire en particulier, le chef qui interprète aussi volontiers de la musique ancienne que du rock, en passant par le bel canto et la musique contemporaine – son dernier disque est une commande passée à Guillaume Connesson – affirme justement tirer de ses différentes expériences le recul nécessaire pour aborder le grand répertoire : « J’aime jouer à saute-mouton avec les styles et les siècles ! L’ouverture, c’est ça mon identité. C’est ce qui me donne une longueur de vue. Je regarde Mozart tantôt avec mes lunettes baroques, tantôt avec celles du commanditaire de musique contemporaine. » Une variété de répertoire que lui autorise un travail de longue haleine avec Matheus, l’ensemble qu’il a créé il y a plus de vingt ans : « C’est un orchestre qui joue tout, on est même allé au Festival des Vieilles Charrues ensemble ! On m’a proposé la direction musicale de grands orchestres et récemment d’un opéra, mais je n’accepterai ce genre de poste que lorsque je sentirai la possibilité d’impliquer le projet Matheus. » De là à se réclamer de l’héritage de Nikolaus Harnoncourt – dont la biographie L’intelligence du coeur est son livre de chevet – lui aussi fidèle à son orchestre, il n’y a qu’un pas que l’humilité ne l’autorisera pas à franchir : « Je n’ai pas cette prétention, je me sens plutôt héritier de Bugs Bunny ! »

Un Re Pastore proche de l’univers de la Guerre des étoiles

Albina Belabiod