Portraits - Chef

Michel Plasson Passion française

Michel Plasson
© DR Sous le mandat de Nicolas Joël, Michel Plasson a notamment dirigé Werther et La Damnation de Faust à l'Opéra de Paris.
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Invité deux fois cette saison par l'Opéra de Paris, le chef français revient à l'Opéra Bastille pour Faust de Gounod, une des oeuvres les plus emblématiques de l'opéra français, avant de diriger Le Cid de Massenet au Palais Garnier.

Michel Plasson est un homme heureux. A 81 ans, le chef revient à Paris pour partager sa musique de coeur avec le public parisien et retrouver une oeuvre qu’il a enregistrée et beaucoup dirigée, Faust, un des plus grands succès de Gounod. Mais malgré l’habitude, la lassitude ne fait pas partie du vocabulaire de ce passionné : « Même après plusieurs reprises, j’ai toujours autant de plaisir. Un plaisir immense même ! Je vis avec et j’ai besoin pour vivre de regarder cette musique, même après l’avoir jouée plusieurs fois. Et puis il n’y a pas qu’un seul chemin pour faire la musique, tout dépend aussi beaucoup des interprètes. »

Et lorsqu’on lui demande si l’Orchestre de l’Opéra de Paris s’avère l’interprète idéal de cette musique, la réponse est sans appel : « Heureusement ! Comme Carmen, Faust fait partie des éléments essentiels de notre patrimoine. Il appartient à notre culture profonde. Et si l’on ne savait pas le jouer à Paris, je ne vois pas où ça pourrait être le cas ! C’est un chef-d’oeuvre merveilleux qui a rempli l’Opéra Garnier pendant des décennies. C’est notre image de marque ! Il fait partie des rares opéras français joués en France. Car chez nous on maltraite nos compositeurs. La musique française est plus difficile que d’autres. Elle est très compliquée, très raffinée, elle exige des couleurs et des conditions exceptionnelles. »

Au secours de la musique francaise

Le temps qui passe n’affaiblit pas l’envie de Michel Plasson de se battre pour la musique de son pays : « J’ai toujours eu une obstination hallucinante pour cette musique qui est si malheureuse sur son territoire. Les Français n’ont pas une propension naturelle à « communier » avec leur musique, qui est tellement belle que tout le monde le sait sauf eux-mêmes ! J’ai peur que cette musique disparaisse après moi. Mais j’ai de l’espoir. Il existe des jeunes pleins de talent et le talent bouscule les barrières. Tous ces jeunes artistes lyriques qui s’intéressent à ce répertoire me confortent dans cette idée qu’il y a une force attractive dans cette musique si fine, si mystérieuse. »

Et c’est naturellement pour transmettre sa connaissance intime de ce répertoire aux jeunes générations que le chef, qui dit souffrir du destin de notre langue, a choisi de créer l’année dernière à Régismontle- Haut, près de chez lui dans l’Hérault, une Académie Internationale de Musique Française : « J’ai créé cette Académie pour que tous les chanteurs du monde puissent apprendre la beauté de la langue française. Comme elle est déjà très malmenée en dehors de l’opéra, je voudrais qu’elle ne le soit pas au moins à l’opéra ! La musique française, c’est la musique du bonheur. Mais elle est fragile, donc elle mérite des égards particuliers. Quand toutes les conditions sont réunies, quand je peux bien la jouer avec des musiciens que j’estime, alors je suis heureux. »

Ce nouveau rendez-vous estival est également l’occasion pour lui et les grandes voix dont il s’entoure (Sophie Koch, Michel Sénéchal, Natalie Dessay ou encore José Van Dam) d’interroger leur travail : « On ne prend plus jamais le temps de se plonger dans le répertoire. Il y a aujourd’hui des musiciens merveilleux, mais tout va trop vite, on ne prend plus le temps de se poser et de réfléchir à ce qu’on fait. On va d’une salle de concert à l’autre, on saute dans des avions, on court partout… C’est ça qu’on appelle aller plus vite que la musique. »

Mais contrairement à Faust, la course inéluctable du temps n’effraie pas le vénérable : « Le temps est passé, ça y est. Je ne vendrais pas mon âme au diable. Mon âme est à prendre mais pas par le diable. On verra qui la veut ! »

Percer le mystère

Fils d’une chanteuse et d’un violoniste, l’ancien directeur musical de l’Orchestre du Capitole de Toulouse n’hésite pas à parler de déterminisme quand il s’agit de décrire sa vocation : « Je n’aurais pas pu être autre chose que musicien. J’avais un désir infini. J’ai eu la chance de jouer très jeune dans des orchestres avec de très grands chefs et j’ai eu envie de découvrir d’où venait ce mystère : pourquoi des fois ça marche et pourquoi souvent ça ne marche pas. Aujourd’hui, à défaut de l’avoir découvert, je pratique ce mystère. Je cherche à m’en approcher pour donner, avec les musiciens, un plaisir à nul autre comparable. Aucune autre forme d’art ne provoque le « Ah ! » comme disait Henri Michaux. Il n’y a que le sport, mais lui obéit à d’autres lois. J’admire les sportifs, la beauté et la folie de l’engagement total. J’aime l’accomplissement, et les gens qui donnent tout ce qu’ils ont. Comme les musiciens. Ce n’est pas une vie comme une autre. C’est une vie de rêve. Un chemin vers une étoile. »

Peu avare en références mystiques quand il s’agit d’évoquer son art, Michel Plasson n’hésite pas à justifier ces analogies spirituelles : « La musique est à la gloire de Dieu, c’est sûr. C’est d’ailleurs écrit sur la première page de la Symphonie de psaumes de Stravinsky et ça m’a toujours fasciné : composée à la gloire de Dieu… Je ne fais pas de la musique pour me rapprocher de Dieu, j’en fais et elle me permet d’avoir le bonheur ineffable de m’approcher d’un domaine… différent. »

Albina Belabiod