Portraits - Chef

Ton Koopman pour le plaisir

Ton Koopman
© DR Ton Koopman est organiste, claveciniste, chef de chœur et chef d'orchestre. Il est le fondateur de l'Orchestre et Chœur Baroques d'Amsterdam.
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A 70 ans, Ton Koopman est une légende de la musique baroque. Il vient ce printemps diriger deux grands programmes du Philharmonique de Radio France, consacrés à une figure symphonique encore trop méconnue du grand public : Joseph Haydn.

Ton Koopman pose le regard d'un enfant émerveillé sur la musique. Question de tempérament bien sûr, mais d'hygiène de vie aussi. Le claveciniste et chef néerlandais appartient en effet au premier courant de la révolution baroque des années 70, de tous ceux qui à l'instar de Nikolaus Harnoncourt ou Gustav Leonhardt ont révolutionné notre approche de la musique ancienne, avec un retour aux instruments d'époque. Cela fait plusieurs années pourtant que Koopman étend ses pratiques des XVIIe et XVIIIe siècles aux œuvres du classicisme et du premier romantisme.

Evidemment, ceux qui aiment un Schubert solennel ou un Mozart un peu galant en perdent parfois leur latin. Koopman met au régime baroque les œuvres qu'il interprète : effectif restreint, cuivres et timbales à l'ancienne, vibrato limité, liberté d'ornementation et respect absolu de la partition... Sous sa baguette chaleureuse, Mozart retrouve cette alacrité qui fait de lui, à l'instar de Bach, un génie de l'écriture contrapuntique. Le tout dans une interprétation au peps réjouissant.

Dépasser les règles baroques

Nous l'appelons, alors qu'il se trouve en Californie pour diriger le prestigieux San Francsico Symphony. Trois concerts où il retrouve Haydn et Händel. Ce mois d'avril le verra revenir à Lyon, Berlin et surtout à Paris où il dirige le Philharmonique de Radio France à plusieurs reprises, car à son âge, dit-il, il « préfère travailler avec les orchestres qu'il connaît bien ».

Il est loin le temps où les orchestres symphoniques rechignaient encore à sa direction : « J'étais encore trop baroqueux. Je me rappelle d'un concert difficile avec le Residentie Orkest de La Haye. J'essayais de les faire jouer comme un orchestre baroque, et ils m'ont pris pour un témoin de Jéhovah ! Ce n'est que lorsque Nikolaus Harnoncourt est tombé malade que j'ai pu diriger, pour le remplacer, le Concertgebouw d'Amsterdam. Depuis, j'ai appris à travailler avec un orchestre moderne. Et maintenant, je consacre près de la moitié de mon année à diriger des orchestres symphoniques ! »

Et parmi ceux-ci, l'Orchestre Philharmonique de Radio France occupe incontestablement une place de choix : « Cela fait plusieurs années que je travaille avec eux et il est clair que le courant passe bien ! L'atmosphère dans l'orchestre est très bonne et les musiciens sont très curieux et enthousiastes. Avec le Philharmonique, nous approfondissons chaque fois un peu plus le travail que nous avons déjà effectué. Nous travaillons notamment sur le vibrato des cordes, mais le but est d'arriver à l'interprétation la plus équilibrée. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, je ne suis pas un adepte du tout « sans vibrato » car cela reviendrait à la même chose qu'une interprétation avec un vibrato envahissant. Mon but, avant tout, est de guider les musiciens dans leur travail, notamment sur l'articulation des phrases musicales et je veille surtout à ce qu'ils jouent avec plaisir sans trop penser aux règles baroques. Car le plus important, j'en suis convaincu, c'est de prendre du plaisir ! »

Haydn, l'inventeur de la musique moderne

Pour cette série de concerts dans le nouvel auditorium de Radio France, le chef dirige un compositeur qui prend une place de plus en plus importante au fil de ses saisons : Joseph Haydn. « J'ai dirigé toutes les symphonies de Mozart, toutes les cantates de Bach et tout Buxtehude. Au soir de ma vie, j'aime l'idée de jouer maintenant toutes les symphonies de Haydn. J'en suis à la moitié du chemin, je connais une cinquantaine de symphonies, et j'espère vraiment toutes les jouer, car j'estime qu'il s'agit d'un immense compositeur. Je vais vous dire : les musiciens préfèrent jouer Haydn que Mozart, alors que le public préfère Mozart, si bien que les organisateurs ont peur de programmer du Haydn ! Or, Haydn est l'inventeur de la musique moderne au même titre que Bach ! »

S'il laisse Brahms et Mahler à des collègues qui le font « mieux » que lui, Ton Koopman s'est récemment penché sur Beethoven. « Un compositeur d'avant-garde », dit-il. Il n'en oublie pas pour autant ses réflexes « baroqueux » : il lit tout ce qui s'écrit sur le compositeur, scrute la partition en détail, interroge les nuances et les accents : « Ce n'est pas parce que la Neuvième Symphonie de Beethoven est un chef-d’œuvre connu du grand public, qu'il faut faire n'importe quoi et négliger l'interprétation dans le détail et l'esprit de la partition. J'ai commencé comme soliste dans la musique baroque (j'espère l'être encore), et je garde une soif inassouvie de nouvelles partitions. Mais je m'arrête pour le moment à Beethoven et Mendelssohn. Car je connais mal la musique de la deuxième moitié du XIXe siècle, et je dois avouer que je n'en écoute presque jamais ! Et puis, j'aime toujours autant Bach et Monteverdi : ce sont les deux compositeurs qui me seront toujours les plus chers. Pourquoi ? Parce que c'est ce que j'aime et ce que je sais faire ! ».

Si l'on ajoute le festival Itinéraire Baroque en Périgord Vert dont il est directeur artistique et auquel il consacre son mois de juillet, on mesure à quel point le chef et claveciniste néerlandais est un musicien qui sait (et nous avec) se faire plaisir. Et si Ton Koopman avait trouvé le secret de l'éternelle jeunesse ?

Laurent Vilarem