Portraits - Cordes

Isabelle Faust En toute liberté

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Rares sont les artistes servant avec un tel génie – et une telle humilité – un répertoire allant de Bach aux créations contemporaines, en passant par Mozart, Beethoven, Schumann et Berg. Le monde musical voue à Isabelle Faust une véritable adulation, à la hauteur d’une personnalité exceptionnelle.

Dans sa glorieuse maturité, Isabelle Faust n’hésite pourtant jamais à tout remettre en cause, soucieuse de servir chaque partition avec la plus grande honnêteté possible. Cette démarche passe par une attention minutieuse accordée, pour la musique des xviiie et xixe siècles, à ce que l’on appelle de manière imparfaite mais utile « l’interprétation historiquement informée », tâtant avec génie des cordes en boyau – ce que Isabelle Faust appelle, avec humour, « regarder à gauche ». Dans ce domaine, elle compte des partenaires chers à son cœur, notamment le brillant Freiburger Barockorchester pour le classicisme et le romantisme : « Avec eux, j’ai eu une expérience marquante dans le concerto de Mendelssohn lorsque nous l’avons enregistré ensemble. De manière tout à fait incroyable, c’était la première fois qu’il jouait cette œuvre. Mais ces musiciens arrivaient avec une pratique affutée du répertoire antérieur. Pour eux, Mendelssohn s’est révélé une expérience musicale aux allures de mini-tremblement de terre. Ils en ont tiré un sentiment extrêmement fort et je crois que des orchestres de ce type sont plus susceptibles de ressentir pleinement les nouveautés contenues dans ces partitions, nouveautés que le public d’aujourd’hui connaît par cœur et qui ne le surprennent donc plus. »C’est précisément ce saisissement d’alors qu’Isabelle Faust tente de ressusciter. Le disque qui paraît en ce mois de novembre chez Harmonia mundi, des sonates de Mozart aux côtés de son cher Alexander Melnikov au pianoforte, apporte une pierre de plus à un édifice passionnant.

Renouveler son approche

Le concerto de Beethoven, qu’elle joue si souvent, a bénéficié de cette cure de jouvence : « Il a été très important pour moi de renouveler cette même approche dans Beethoven, de questionner par exemple la manière d’articuler, d’utiliser le vibrato et mille autres choses. Mes deux enregistrements de cette œuvre me semblent être tous les deux valables et j’en suis extrêmement fière. Je pense notamment à celui que j’ai réalisé avec mon maître bien-aimé, Claudio Abbado, mais il y a indiscutablement d’autres façons de jouer ce concerto qui me sont aujourd’hui très chères et qui me viennent des formations familières d’une musique antérieure à Beethoven. »Avec l’Orchestre de Paris, elle pourra compter sur la baguette de son vieux complice Daniel Harding : « Ce qui est intéressant, c’est que ce sera notre première collaboration dans ce concerto. Je sais que Daniel a beaucoup d’interrogations sur cette œuvre auxquelles il n’a pas forcément encore trouvé de réponses. Il m’a toujours dit : « Je veux voir comment toi tu le fais », c’est un sujet de plaisanterie fréquent entre nous. Je suis sûr qu’à tous les deux, nous allons trouver quelque chose de très particulier dans Beethoven. Je suis une admiratrice totale de Daniel, nous avons une estime immense l’un à l’égard de l’autre. Je trouve qu’il s’est développé d’une manière fantastique ces dix dernières années. Nous avons fait tant de choses ensemble : nous avons enregistré le concerto de Brahms, ceux de Bartók, nous avons fait des tournées avec Dvorák, Berg et surtout Schönberg. »

Toujours plus de liberté

En avril 2019, cette fois au Théâtre des Champs-Élysées, Isabelle Faust s’avancera seule, avec la simple compagnie de son violon et de son archet, pour l’Himalaya de la littérature pour son instrument. Les Sonates et Partitas de Bach ont trouvé en elle un porte-parole incomparable : « Mon travail sur ce recueil est similaire à celui que j’ai effectué avec Beethoven. Il s’agit bien sûr d’une œuvre majeure dans le répertoire du violon et j’ai touché à cette musique à l’âge de sept ans. Depuis, je n’ai jamais passé une période prolongée sans jouer au moins une sonate ou une partita. Elle est donc inscrite dans mon ADN, dirais-je. Certains éléments se développent sans que l’on se rende compte. On en apprend certains lors de ses études, parce qu’évidemment on les travaille auprès d’un professeur. On s’adapte, on imite éventuellement d’autres grands musiciens. L’œuvre est techniquement tellement redoutable qu’on est obligé de découvrir une manière de simplement la conquérir, ce qui vous pousse dans une certaine direction – il s’agit en fait de la voie la plus facile. Mais si l’on n’y prend pas garde – surtout lorsque l’on est très jeune –, les doigts et les muscles trouvent leur propre chemin et il y a des automatismes qui s’installent. » L’enregistrement pour Harmonia mundi publié en 2010 a provoqué un réexamen radical de son approche : « Cela a demandé un grand travail de recherches très approfondies et j’ai essayé d’être la plus sérieuse possible, de questionner le plus intelligemment et surtout le plus honnêtement possible tout ce que je savais sur Bach. Une fois tout ce travail complété, j’ai essayé de faire tabula rasa et de réapprendre dans une esthétique qui n’était pas forcément celle avec laquelle j’avais grandi. Naturellement, au début, cela sonnait un peu forcé, artificiel. J’ai dû remettre toutes les cartes sur la table et reformer une certaine interprétation, puis la faire vivre émotionnellement. Ce travail commencé il y a dix ans murit toujours davantage et me donne toujours plus de liberté. »

Regardant « à gauche », Isabelle Faust s’émerveille de la beauté des Sonates du Rosaire de Biber qu’elle a abordées à Salzbourg cet été, avec cinq violons différents dans ses bagages. Se tournant « à droite », elle défend avec passion le concerto d’Ondřej Adamek qu’elle a créé à Munich en décembre 2017 puis repris au Festival Musica de Strasbourg il y a peu, en attendant celui que Peter Eötvös lui a écrit. Loin de s’effrayer d’un répertoire aussi large, elle s’enthousiasme : « Cela ne peut qu’être enrichissant, une chance fantastique. Avec chaque œuvre que je découvre ou redécouvre, j’ai le sentiment d’ajouter une couleur supplémentaire à un kaléidoscope, un autre élément à ma personnalité musicale, à ma personnalité tout court ».

Yutha Tep

CD

  • Johann Sebastian Bach

    Johann Sebastian Bach

    Intégrale des Sonates & partitas pour violon seul - 2 CD Harmonia mundi
  • Beethoven

    Beethoven

    Concerto pour violon. Alban Berg : Concerto « À la mémoire d’un ange » Orchestra Mozart, Claudio Abbado (direction). 1 CD Harmonia mundi
  • Mendelssohn

    Mendelssohn

    Concerto pour violon, Symphonie n° 5, Les Hébrides. Freiburger Barockorchester, Pablo Heras-Casado (direction). 1 CD Harmonia mundi