Portraits - Orgue

Cameron Carpenter L'Orgue décoiffant

Cameron Carpenter
Né en 1981 en Pennsylvanie, Cameron Carpenter est l’un des très rares organistes à avoir obtenu un Grammy Award en 2008.
Partager sur facebook

Détesté par certains, adulés par d’autres, jouissant en tout cas de la faveur d’un large public de mélomanes, l’organiste américain Cameron Carpenter impose un style bien à lui, pour utiliser un euphémisme évident. Sa venue à l’Olympia dans le cadre du Festival de Paris est un événement.

D’aucuns jugent provocateur un look très affirmé, mais l’on ne peut nier qu’il est au diapason d’une personnalité fulgurante en possession d’une logomachie aussi vive qu’articulée. Sans doute a-t-il dû lutter âprement pour conquérir la liberté dont il jouit maintenant, et qui contraste quelque peu avec une formation musicales très sérieuse (notamment des études d’orgue à la Juilliard School de New York avec Paul Jacobs).

Le signe distinctif le plus saisissant de Cameron Carpenter réside cependant dans son instrument, le « International Touring Organ », un imposant orgue digital voyageant en camion et monté en une poignée d’heures. L’ITO n’est pas sans susciter des polémiques virulentes auprès des tenants de l’orthodoxie mais Cameron Carpenter y voit un aboutissement historique : « L’orgue a une histoire vieille de deux-mille-six cents ans au cours de laquelle les idées émergentes et leurs applications ont constitué une pratique permanente. De ce fait, l’orgue a toujours été à l’avant-garde de la technologie et il le reste avec l’apparition au xxe siècle de l’orgue digital. J’ai dessiné moi-même l’ITO pour lequel j’ai cherché à obtenir la sonorité ultime d’un instrument s’inscrivant dans la tradition de l’orgue américain, qui a toujours été vibrante parce qu’elle a intégré au plus haut point l’évolution de l’ingénierie ».

La voix de la science

Cameron Carpenter a franchi ce Rubicon organologique, certes, par désir de s’appuyer sur le même instrument pour tous ses concerts, mais aussi pour des motifs plus théoriques : « Pour beaucoup d’organistes, leur instrument est forcément religieux parce qu’il s’agit de la voix de Dieu. Mais pour moi qui suis athée et attaché à la science, c’est au contraire la voix de la science, celle des possibilités du numérique. Je suis peut-être le seul organiste professionnel dans le monde n’ayant pas un poste en église – je ne pense d’ailleurs pas être qualifié pour cela, notamment parce que je ne viens pas du monde de l’église – et cette position n’est pas forcément très facile : je vais à l’encontre de ce que font pratiquement tous les organistes dont beaucoup me rejettent d’ailleurs comme collègue. Mais il faut avoir le courage de rester fidèle à ses convictions. Personne ne peut nier qu’il est urgent, dans la musique classique, d’introduire des idées nouvelles. L’Olympia est exactement le bon endroit pour y affirmer les miennes et m’y produire est un honneur. Il s’agit d’un haut lieu qui a toujours associé musique et divertissement – et au passage, je tiens à dire qu’à mes yeux, la musique est aussi divertissement ». Évoquant son instrument et sa musique, Cameron Carpenter conserve toutefois un sérieux manifeste, évoquant volontiers la science mathématique, qu’il s’agisse d’organologie ou de partitions. Sa passion pour Bach ne surprendra donc guère : « Il n’est pas besoin d’être religieux pour jouer Bach. Ses partitions sont des compositions qui se suffisent à elles-mêmes, parfaites dans leur forme, stupéfiantes dans leur symétrie. J’ai du mal à penser à Bach comme à un individu unique, parce que ses œuvres sont tellement différentes l’une de l’autre, tellement individuelles, qu’il me paraît plus judicieux de les appréhender une part une, plutôt que de prendre en compte l’œuvre de Bach comme une totalité ».

Comme l’atteste son disque intitulé All you need is Bach (sorti chez Sony), ses interprétations de la musique du Cantor de Leipzig revêtent une singularité irréductible : « Quand je joue une pièce de Bach, je le fais d’une manière très différente de celle des autres. Quand il s’agit de chefs-d’œuvre, il nous faut pouvoir les appréhender de différentes manières pour apprécier leur grandeur, qui est démontrée précisément par leur capacité à tolérer des approches parfois inhabituelles. Dans tous les aspects de ma vie, je suis profondément hostile à toute notion d’autorité, d’autoritarisme. Où donc l’autorité réside-t-elle ? Comment décide-t-on de la juste manière de jouer une pièce ? En musique, il me semble que l’argument d’autorité est le plus faible qui soit ».

Allez donc à l’Olympia : vous détesterez ou vous adorerez, mais la proposition de Cameron Carpenter mérite qu’on lui prête attention. Vous vivrez en tout cas une soirée d’émotions fortes.

Yutha Tep