Portraits - Piano

Nikolaï Lugansky Le Francophile

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Héritier de la tradition russe par l’ampleur des moyens pianistiques, Nikolaï Lugansky s’est toujours distingué par une personnalité singulière, poète pudique et architecte sonore avide de transparence et de lisibilité. Il retrouve le public français qu’il aime et qui l’aime.

Les récitals de Nikolaï Lugansky au Théâtre des Champs-Élysées s’inscrivent dans le paysage musical parisien depuis maintes saisons, faisant de lui l’un des pianistes les plus aimés du public de la capitale. Le prochain rendez-vous ne décevra pas les admirateurs du pianiste russe, avec notamment deux génies russes : « Je choisis bien sûr pour mes récitals les compositeurs dont je suis amoureux mais mon histoire avec chacun d’entre eux est unique. J’ai évidemment bien plus souvent joué, dans ma vie, la musique de Rachmaninov que celle de Debussy ou même de Scriabine. Je fréquente Rachmaninov depuis l’âge, je crois, de 11 ou 12 ans, et depuis pas une saison ne passe sans que je l’aborde et je joue chaque année ses 5 concertos. À ce jour, je pense avoir donné presque toutes ses pièces pour piano. J’ai également joué Scriabine assez tôt, quelques études quand j’avais 14 ou 15 ans, et il y a eu ensuite une période lors de laquelle j’ai assez souvent joué son concerto pour piano. Mais je l’ai délaissé durant une longue période ». Il va sans dire qu’il faudra prêter une oreille attentive à la Sonate n° 3 du plus fantasque des compositeurs russes, alors que les extraits des Préludes op. 32 rappelleront l’amour de Nikolaï Lugansky pour Rachmaninov. Le disque consacré à ces préludes, paru chez Harmonia mundi l’an passé, s’est placé d’emblée dans le panthéon discographique, réussissant l’impossible union entre virtuosité époustouflante, construction millimétrée et, toujours, cette sensibilité à la fois discrète et prenante qui caractérise l’art de Lugansky.

Debussy depuis toujours

La nouveauté en cette soirée du 22 mars sera hexagonale, avec la Suite bergamasque de Claude Debussy. Si l’élégance souveraine du virtuose russe, sa science des couleurs et des plans sonores appelaient cette aventure française, il aura fallu patienter fort longtemps : « J’ai peut-être joué les Deux Arabesques à un très jeune âge, mais c’est seulement depuis un an et demi environ, que j’ai vraiment joué sa musique – et que je l’ai enregistrée. Debussy est devenu très important dans ma vie et dans mon répertoire. Toutefois, je passe beaucoup de temps chaque jour avec mon lecteur de disques et j’écoute Debussy depuis toujours, il figure parmi mes compositeurs préférés. Je suis particulièrement fasciné par son incroyable éventail de couleurs, qu’aucune autre musique 
ne possède ».

Fidèle en cela aux mânes de sa professeur vénérée, la grande Tatiana Nikolaïeva, Nikolaï Lugansky est un auditeur insatiable, se passionnant pour tous les genres musicaux et toutes les époques. Sa passion pour Debussy se double d’un attachement certain pour la France, un pays qu’il n’a eu de cesse de visiter – cette entretien s’est d’ailleurs déroulé en français : « Debussy pour moi représente la France plus qu’aucun autre compositeur. J’ai toujours trouvé très intéressante la différence qui existe entre les cultures russe et française. La musique française se démarque aussi de la musique allemande dans la forme. Chez les grands compositeurs allemands, par exemple dans leur forme-sonate, il y a des éléments plus importants que d’autres, le thème principal primant sur les thèmes secondaires etc. Dans la musique russe, on voit défiler la vie, la naissance ou la mort. Quand on écoute Debussy, chaque moment musical ressemble à un moment de la vie : on sent le soleil, ou la pluie, ou un nuage, on regarde nager un poisson etc. Tous ces moments sont aussi importants les uns que les autres, et il n’y a pas de hiérarchie, au contraire : on perçoit une intense admiration pour chacun d’entre eux, qui est un petit miracle en soi. Certes, des pièces telles que La Cathédrale engloutie possèdent une sorte de sommet sonore mais on ne peut pas dire que ce dernier soit l’élément le plus important de la pièce. Cette admiration de chaque moment de la vie est à mes yeux éminemment française, il s’agit d’une aptitude que nous n’avons pas dans la culture russe ».

Admirer les instants de la vie

Même s’il est capable de déclencher des paroxysmes sonores tonitruants, Nikolaï Lugansky ne goûte nullement les effets de manche et sa manière aristocratique semble coller organiquement à l’univers debussyste. Il n’est toutefois pas si simple de défendre un compositeur sans doute moins démonstratif, moins immédiatement séduisant que certains de ses confrères : « Chacun va vous répondre différemment. Je suis persuadé que tout est lié à l’évolution du dernier centenaire. Le niveau de bruit est toujours plus fort, partout dans le monde, avec plus de machines, d’avions, de trains, de télévisions. Avec la télévision ou l’internet, sans parler des publicités, le niveau sonore est maintenant très haut. Ces habitudes suscitent peut-être des difficultés pour une musique telle que celle de Debussy. La relation que le public peut avoir en concert avec elle est bien moins directe qu’avec d’autres compositeurs. Il n’y a pas cette influence émotionnelle qu’exerce la musique de Rachmaninov, à laquelle les gens sont contraints de réagir. Pour sa part, Beethoven se montre implacable envers son auditeur et l’oblige littéralement à le suivre. Debussy est à l’opposé : c’est une invitation à sortir de chez soi pour contempler le soleil ou les nuages, une invitation à partager cette admiration des instants de la vie que j’évoquais. Et cette invitation est d’un grand calme, d’une grande modestie. Si vous en avez l’envie, venez ; si vous ne le voulez pas, tant pis, ce n’est pas très grave »

Toutefois, lorsqu’on considère la magnifique réussite qu’est son enregistrement consacré à Debussy sous étiquette Harmonia mundi, décliner ladite invitation constituerait une faute de goût impardonnable. Nikolaï Lugansky n’a jamais caché son amour profond pour les mille joies impalpables de la vie quotidienne et il n’est guère surprenant qu’il soit un interprète privilégié des brises debussystes.

Yutha Tep 

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