Portraits - Piano

Piotr Anderszewski La liberté avant tout

Piotr Anderszewski
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Eternel insatisfait, à la recherche de la Pierre Philosophale, Piotr Anderszewski vient d'enregistrer Trois Suites Anglaises de Bach (chez Warner Classics), poursuivant son exploration d'un compositeur qu'il ne cesse de remettre sur le métier.

Le 28 mars Théâtre des Champs-Elysées Bach, Szymanowski, Schumann. Cosmopolite, polyglotte, Piotr Anderszewski n’est pas homme à se fixer dans un seul port d’attache. « Ce voyageur intranquille » – selon la belle formule du réalisateur Bruno Monsaingeon empruntée au poète portugais Fernando Pessoa – a posé momentanément ses valises dans son appartement de Saint-Germain-des- Prés où il nous reçoit de façon conviviale. S’il apprécie particulièrement Paris, « la ville de l’esprit », il réserve désormais à Lisbonne la meilleure part de son temps, « un carrefour entre l’Afrique et l’Europe ouvert sur le grand large où je vis le plus souvent », mais il aurait pu tout autant s’installer à New York qu’il apprécie pour son ambiance et son esthétique originale si différente de la standardisation des cités- champignons asiatiques.

Avec la maturité, ce musicien polonais par son père et hongrois par sa mère, qui se disait jadis attaché davantage aux cadres et à la forme, a acquis une liberté qui le conduit vers des horizons les plus changeants là où sa sensibilité peut le mieux s’exprimer. En mars, au Théâtre des Champs-Élysées, il interprétera outre une Suite anglaise et l'Ouverture à la française de Bach, des Novelettes de Schumann et Métopes de Szymanowski.

Johann Sebastian Bach pour l’éternité

Depuis fort longtemps, Johann Sebastian Bach se situe au coeur des préoccupations de Piotr, et son premier disque incluait déjà en forme de carte de visite musicale la Sixième Partita, avec les Variations de Webern et la Sonate n° 31 de Beethoven : « J’ai enregistré en 2014 trois des Suites anglaises de Bach à Varsovie où je n’ai plus grand-chose à faire, mais je connais la salle, les techniciens et je peux répéter en toute quiétude. La captation a été réalisée en trois fois sur une durée de trois semaines avec un piano confortable. Enregistrer est un exercice tout à fait particulier bien différent de celui qu’exige le concert où l’imperfection s’avère possible et où il faut s’adapter à des conditions extérieures plus conflictuelles, rechercher un équilibre que l’on n’atteint pas nécessairement. En revanche, le disque permet de réaliser plus précisément ce que l’on recherche et il laisse une trace indélébile audelà même de la mort. »

Le choix des Suites anglaises a consisté en une longue période de gestation, bien dans la manière de ce musicien préférant donner du temps au temps et entrer en sympathie avec l’oeuvre abordée : « Les Suites anglaises n° 3 et 5 me trottaient dans la tête depuis longtemps et j’ai pu les rôder au concert de nombreuses fois. La Suite n° 1 n’appartenait pas à mon répertoire. Je l’ai mise au point récemment alors que je pensais ne pas y arriver jusqu’alors et craignais le fiasco. Heureusement, les choses se sont décantées plus facilement que je ne le pensais. L’interprétation musicale ne doit pas être envisagée comme préconçue, mais toujours comme une découverte. Il faut que la musique me parle et que je lui parle. »

Grandeur et noblesse de Karol Szymanowski

« Szymanowski n’est pas un compositeur qui m’a d’emblée captivé. En Pologne, il représente un Dieu, à l’instar de Chopin. Ses partitions me semblaient trop chargées d’informations et son écriture verticale, polyphonique, complexe, me dérangeait jusqu’à l’écoeurement. En ouvrant la partition de Métopes, j’ai eu il y a vingt ans une révélation comme une sorte d’intuition. »

Achevés en 1915 après un séjour en Sicile, les trois tableaux constitutifs de ce triptyque qui s’inspirent de l’Odyssée ne ressemblent à rien de connu mais rappellent parfois Messiaen par les dissonances percutantes, délivrant un sentiment étrange éloigné des canons de la musique occidentale : « Aujourd’hui, nous voulons mettre une étiquette sur chaque créateur et le fossiliser. Or, Szymanowski n’entre pas dans les cadres préconçus. Il se montre tout autant proche du folklore polonais que de la musique allemande, de l’impressionnisme, de l’expressionnisme, et même de la musique arabe. Et puis il est imprévisible, ce qui peut déranger en un temps où l’on a besoin de certitudes et de vérités révélées. Je ressens un plaisir esthétique du même ordre que celui que j’éprouve à l’écoute d’un concerto de Mozart où la perfection de la construction s’allie à un instinct diabolique et à une noblesse supérieure. »

Robert Schumann loin des sentiers battus

Piotr a pénétré l’univers de Schumann plus profondément, dix ans après s’être passionné pour Szymanowski : « J’ai pratiqué certaines pièces dans ma jeunesse, en particulier Carnaval et Carnaval de Vienne. Plus tard, je me suis attaché à une face plus obscure de son oeuvre comme par exemple Les Chants de l’Aube, ce qui ne m’interdit pas de programmer les Kreisleriana ou la Fantaisie, une oeuvre imparfaite qui demande un investissement total. Il convient de se méfier d’un engagement trop irrationnel, ne pas se laisser totalement envahir par la tension, garder une certaine raison pour ne pas perdre contact avec la réalité ; en fait procéder comme dans Le Paradoxe du comédien de Diderot. Schumann compose une musique personnelle qui n’a pas la perfection de celle de Brahms mais qui procure des moments sublimes dignes de Mozart. Déjà, les Variations Abegg et Carnaval réalisaient cette quadrature du cercle, mais pourquoi toujours se cantonner dans ces mêmes oeuvres alors qu’il existe tant de versions historiques ? Brahms est un compositeur que je joue peu hormis le Concerto n° 1 car justement, il atteint pour moi une perfection qui ne m’émeut pas. »

Amoureux de la petite forme, Piotr Anderszewski se sent naturellement à l’aise dans les Novelettes comme il le fut naguère dans les Variations Diabelli de Beethoven qui lui paraissent évidentes à la différence des Variations Goldberg qu’il peaufine dans l’intimité, mais dont il n’a pas encore pénétré toute la logique formelle. Avenue Montaigne, il nous fera partager son jardin secret avec la sincérité et le désir de perfection qui l’animent. Son approche entre coeur et raison le transformera tout à la fois en architecte, en peintre et sculpteur des sons dans un programme subtilement mijoté par cet interprète à la curiosité sans cesse en éveil.

Michel Le Naour