Portraits - Voix

Alagna & Kurzak Les voix de l’amour

Alagna & Kurzak
Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna forment un couple, à la scène comme à la ville, mais les Parisiens devront attendre mars 2019 pour les voir réunis de nouveau. dans Otello de Verdi.
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L’un et l’autre au sommet de leur art, Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment un couple lyrique qui fait les délices de la cohorte de leurs admirateurs. Dans le cadre des grandes voix au théâtre des Champs-Élysées, ils proposent un récital commun, reflet de leur enregistrement puccinien qui paraît en ce moment sous étiquette Sony.

À la question de savoir à quels extraits de leur nouveau disque Puccini publié par Sony Classical, vont leurs préférences, Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak répondent d’une seule voix : « Fanciulla et Tabarro ! ». Il s’agit bien sûr des duos Minnie che dolce nome de La Fanciulla del West et E bel altro il moi sogno de Il Tabarro. Tout au long de l’entretien, les signes de complicité se multiplieront, illustrant les affinités humaines naturellement, mais aussi artistiques que ces deux-là partagent. Cet enregistrement s’affirme le résultat d’une passion commune, en premier lieu pour Aleksandra : « Pour moi, ce disque est un rêve qui se réalise. Je suis tombée amoureuse de Puccini dès la tendre enfance. J’ai eu un plaisir presque animal à l’enregistrer ». Son Roberto adoré n’est pas moins satisfait : « Avec tout ce que j’ai chanté jusqu’à maintenant, je trouve presque miraculeux d’avoir encore la possibilité de faire quelque chose comme ce disque. Il y a évidemment une différence d’âge, une différence de répertoire aussi. Malgré tout cela, nous entrons dans une musique commune avec des voix qui s’accordent parfaitement. Cela semble un détail mais je vous assure que pour des chanteurs, c’est essentiel. Je pourrais par exemple avoir une voix plus sombre, moins brillante qui n’irait pas avec la sienne, un phrasé ou un goût complètement différents du sien. Or, ce n’est pas le cas et j’en suis tous les jours le premier surpris ».

La musicienne et le chanteur

À vrai dire, cet enregistrement constitue certainement une entreprise singulière, comme le souligne le ténor tout en décrivant leurs intentions musicales : « Il me semble que c’est la première fois que l’on fait un disque de duos de Puccini, ce qui prouve sans doute la difficulté de la démarche. On peut faire beaucoup d’effets dans Puccini mais cela peut devenir un peu fatiguant. Nous avons cherché au contraire à rester sobre, aussi bien dans le chant qu’à l’orchestre. Nous avons cherché également des tempi qui ne s’étirent pas, avec du mouvement, et de chanter avec des voix fraîches sans effet appuyé ». Et Aleksandra de renchérir : « L’intention était de vraiment traduire la musique telle qu’elle est écrite dans la partition. Quand il est écrit mezzo voce, je chante mezzo voce. Si je lis pianissimo, je chante pianissimo. Souvent, nous avons un Puccini chanté avec une grande voix, mais en permanence dans la nuance forte et sans changement de couleur. Or, la musique de Puccini, c’est la couleur ». Cette rigueur musicale a toujours figuré parmi les éminentes qualités de la soprano, un fait que son époux ne manque pas de mettre en avant : « Aleksandra a un passé d’instrumentiste que l’on entend dans son chant et dans sa phrase musicale. Elle a été premier violon dans un orchestre et elle est habituée à mener. Nous avons fait récemment un Falstaff tous les deux et il était impressionnant de constater à quel point Aleksandra en Alice tient tout le monde dans les ensembles. Dans les duos, elle insuffle toute cette rigueur alors que moi, j’apporte peut-être le brin de folie, de flamme de l’interprète ». L’affection de la soprano polonaise pour son passé d’instrumentiste est patente : « J’avoue que je suis une obsédée du rythme. Toute ma jeunesse, et j’ai commencé le violon à l’âge de sept ans, j’ai fait de la musique avec mon père à côté de moi. Il était corniste et dans un orchestre, le corniste doit être très précis. Mon père était un véritable dictateur sur ce point. Roberto, lui, c’est le chanteur. Il m’a dit un jour : tu sais, Aleksandra, tu es une musicienne mais il faudrait que tu sois aussi une chanteuse. Il a raison : un musicien manque parfois d’un certain laisser aller ».

Une voix claire

On n’attendait peut-être pas Aleksandra Kurzak dans des rôles tels que Minie de La Fanciulla del West ou encore Tosca, rôles distribués à des sopranos dramatiques. Roberto Alagna n’adhère pas totalement à cette tradition : « Le problème est que les héroïnes pucciniennes sont des jeunes filles mais avec des parties vocales dramatiques. Même Minnie dans La Fanciulla est une jeune fille ! C’est la même chose pour les ténors : on aime beaucoup aujourd’hui les voix sombres et dramatiques, et moi-même j’adore certains chanteurs comme Jon Vickers. Mais en réalité, les personnages sont des jeunes hommes qui doivent avoir une voix claire, comme l’étaient celles de Pavarotti ou Georges Thill, parce qu’ils représentent la jeunesse ». Il va sans dire qu’Aleksandra a mûrement réfléchi sur cette question : « Quand on regarde vraiment l’écriture du rôle de Butterfly, on constate que c’est très différent de ce qu’on a maintenant l’habitude d’entendre. Dans ce rôle, je trouve qu’on a besoin de ressentir une certaine fragilité. Quant au duo de Tosca, j’ai essayé de chercher pas tant la légèreté de la voix que celle du texte. Dans chaque mot que Tosca chante dans ce passage, elle est coquette et séductrice ».
Vous savez ce qui vous attend le 6 novembre.

Yutha Tep