Portraits - Voix

Franco Fagioli La voix phénoménale

Franco Fagioli
Franco Fagioli
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Franco Fagioli est l’un des rares contre-ténors ayant droit de cité dans le gotha lyrique. Avec des capacités vocales uniques, il aborde un répertoire d’une variété saisissante, même si Händel se taille la part du lion, comme le prouve une saison parisienne très riche.

À vrai dire, le nom de Franco Fagioli avait commencé à apparaître sur les lèvres des connaisseurs dès 2003, avec son Premier prix au très illustre Concours Bertelsmann Neue Stimmen (il était le premier contre-ténor à s’imposer dans cette compétition). Puis en 2005, à Zurich, le contre-ténor alors âgé de 24 ans avait crânement endossé le rôle-titre de Giulio Cesare face à la Cleopatra de Cecilia Bartoli et sous la direction de Marc Minkowski. Toutefois, il n’est pas exagéré d’écrire que ce fut son incarnation d’Arbace dans l’Artaserse de Leonardo Vinci qui, en 2012, révéla au grand public sa sidérante étendue vocale, sans rivale dans le monde des contre-ténors, passant avec superbe du contralto au soprano. Depuis cet événement historique – ne lésinons pas sur les qualificatifs –, l’Argentin promène sa vocalité unique dans les plus grandes salles du monde, osant sur les scènes d’opéra aussi bien le Seicento italien que Mozart ou même Rossini.

Les chefs-d’œuvre de l’époque baroque demeurent néanmoins le terrain de prédilection d’un chanteur capable d’assumer, par exemple, les rôles créés par tous les grands castrats händeliens, qu’il s’agisse des mezzo-sopranos Carestini (Ariodante, Ruggiero dans Alcina) et Caffarelli (Serse) ou de l’alto Senesino (Giulio Cesare, Bertarido dans Rodelinda). De fait, la saison qui s’ouvre semble presque entièrement consacrée au « Caro Sassone ». Volonté délibérée ou hasards des calendriers, la balance penche en faveur de la première hypothèse : « Bien sûr, il y a les demandes des programmateurs, mais il me revient d’accepter ou non. Après mon album solo chez DGG qui lui est consacré, j’ai gardé le désir de rester en compagnie de Händel et de continuer mon travail sur sa musique. J’ai ainsi abordé le rôle de Serse la saison passée en version de concert avec Il Pomo d’Oro (nous le refaisons en ce début de saison), et je le reprends dans une production cette fois scénique à Karlsruhe en juin 2019. En ce mois de septembre, je fais aussi mes débuts dans le rôle de Ruggiero dans Alcina à l’Opéra de Hambourg. J’ai le sentiment bien ancré que Händel fera partie de ma vie pendant très très longtemps ».

La nostalgie du belcanto

Tous les concerts dans la capitale parisienne se dérouleront avec des partenaires pour le moins familiers : « J’aime les collaborations suivies et ma relation de fidélité avec Il Pomo d’Oro me permet de prévoir sur le long terme une exploration de la musique de Händel. J’aime beaucoup ce groupe, nous avons fait maintes choses ensemble, par exemple mon disque consacré au castrat Caffarelli (label Naïve) qui a été l’un de mes premiers albums à être véritablement médiatisés en 2013 ». Franco Fagioli fait preuve d’une certain réalisme quant à la musique qu’il aborde sur scène : « Händel fait partie de la musique que le public attend d’un contre-ténor. Dans mon cas, il y a eu Mozart et Rossini, mais le public n’est pas forcément habitué à entendre un contre-ténor dans ce répertoire. Il trouve souvent cela intéressant, mais ne semble pas tout à fait prêt à accueillir une nouvelle manière de chanter pour ces compositeurs ».

L’histoire justifie pourtant la présence d’un contre-ténor dans l’opera seria du premier Rossini, qui coïncide avec les derniers feux de l’art des castrats. Rappelons que le « Cygne de Pesaro » composa par exemple le rôle-titre d’Aureliano in Palmira pour le légendaire Velutti, en 1813, et qu’il renonça en grande partie aux sortilèges d’un chant qu’il vénérait parce que Napoléon (lui-même fervent admirateur d’un autre grand castrat, Crescentini) avait déclaré la castration illégale : « L’expression belcanto illustre une très vieille tradition et Rossini l’utilise d’une façon très nostalgique. On dit souvent, avec légitimité, que Rossini, Donizetti ou Bellini sont les héritiers du chant baroque italien, qu’ils tentent de ressusciter d’une certaine manière, avec de nombreux coloratures et ornements renvoyant à un âge d’or incarné par les castrats. Dans une grande partie du xixe siècle, la faveur du public allait encore vers l’opera seria. Le goût de l’auditoire et des directeurs d’opéras ne changeaient pas alors qu’il n’était plus possible d’engager des castrats, puisque la castration avait été totalement interdite. Les compositeurs continuèrent donc d’écrire des parties typiques de l’art des castrats mais les confièrent à des voix de femme ».

Une richesse supplémentaire

Malgré les réalisations antérieures d’un Michael Maniaci (une voix fascinante, mais trop singulière pour s’imposer véritablement) ou, plus récemment, d’un Max Emanuel Cenčić, il est indiscutable que Franco Fagioli est le premier contre-ténor à posséder dans la voix les notes nécessaires pour opérer une petite révolution dans l’opéra romantique italien du début du xixe siècle. Le disque Rossini pour DGG, paru en 2016, ou son incarnation du rôle d’Arsace dans Tancredi à l’Opéra de Nancy l’ont parfaitement démontré.

S’il ne manie nullement une logomachie excessive, le contre-ténor «  star  » se fait fermement le champion de sa tessiture vocale, appelant de ses vœux un véritable changement dans les mentalités. Ses capacités vocales exceptionnelles l’exposent, il est vrai, à des comparaisons qu’il juge peu judicieuses : « Je chante la plupart du temps des rôles assez graves typiques du répertoire de contre-ténor, comme Bertarido dans Rodelinda ou Giulio Cesare, mais également certaines parties pour castrat telles qu’Ariodante ou Piacere dans Il Trionfo del Tempo, dans lesquelles le public attend généralement des voix de femmes. C’est un peu une constante dans ma carrière et c’est pour moi très bien. Je ne suis pas une femme, mes sonorités vont donc être différentes, dans une version différente. La question n’est pas de savoir qui fera mieux quoi, il s’agit simplement de différentes versions, ce qui constitue à mes yeux une richesse supplémentaire. »

Yutha Tep

Du Tac au Tac

  • Votre son préféré.

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    Rossini, Händel, Mozart.
  • Votre œuvre préférée.

    Ariodante.
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    Nicola Porpora.
  • Votre livre préféré

    La Venise de Vivaldi, de Patrick Barbier, a été très important pour moi.
  • Le métier que vous auriez aimé exercer si vous n’étiez pas chanteur.

    Architecte ! Je l’ai été avant de devenir chanteur.
  • En quoi voudriez-vous vous réincarner ?

    Un oiseau, pour pouvoir voler mais aussi chanter.

CD & DVD

  • Vinci : Artaserse

    Vinci : Artaserse

    Concerto Köln, Diego Fasolis (direction), Silviu Purcarete (mise en scène). Avec P. Jaroussky, M.E. Cencic, V. Sabadus, Y. Minenko, J. Sancho. 1 DVD Erato / Warner Classics.
  • Händel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

    Händel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

    Le Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm (direction), Krzysztof Warlikowski (mise en scène). Avec S. Devieilhe, S. Mingardo, M. Spyres. 1 DVD Erato / Warner Classics.
  • Händel : Airs d’opéras.

    Händel : Airs d’opéras.

    Extraits de Serse, Rinaldo, Rodelinda, Ariodante… Il Pomo d’Oro, Zefira Valova (violon & direction). 1 CD DGG / Universal.