Portraits - Voix

Karina Gauvin entre en scène

Karina Gauvin
Née à Montréal, Karina Gauvin passe une grande partie de son enfance à Toronto, ce qui fait d’elle une parfaite interprète du répertoire baroque anglais. Elle est également particulièrement réputée dans la musique de Händel.
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De la génération dorée du jeune chant canadien, Karina Gauvin est probablement l’étoile la plus respectée mais également la plus méconnue du public d'opéra en raison d’une carrière majoritairement axée sur le récital et le disque. Mais la soprano québécoise n’est pas seulement une belle voix baroque, c’est aussi et surtout un tempérament dramatique capable d’embraser les planches.

Nous rencontrons Karina Gauvin après une longue journée de répétitions dans les sous-sols (« la cave », dit-elle), du Théâtre des Champs-Elysées. Et très rapidement, la soprano canadienne bruisse d’un enthousiasme certain pour son metteur en scène de La Clémence de Titus : « Cela fait une semaine et demie que nous travaillons à huis clos avec Denis Podalydès. Nous n’en sommes encore qu’à la mise en place, mais comme il est comédien, Denis entre tout de suite dans le « gras » du sujet. Il cherche avec nous, il nous regarde, ce qui rend le travail sur les récitatifs extrêmement riche et vivant ». Une direction d’acteurs vive et puissante qui s’adapte parfaitement au rôle interprété par Karina : « Vitellia est un rôle dramatique qui convient à ma personnalité. C’est une femme qui possède une immense violence en elle. Evidemment, elle cherche la vengeance car Titus l’a trahie, mais ce n’est pas une femme détestable. Je suis heureux que Denis Podalydès et moi nous soyons rencontrés sur notre vision de Vitellia. Sa vengeance la fait basculer vers la folie, mais à la fin de l’opéra, elle réalise son tort car elle ne peut supporter que Sesto paie pour son crime. C’est simplement une femme qui a été blessée au plus profond d’elle-même dans son orgueil ».

Une incarnation de princesse flamboyante dont Karina Gauvin nous a habitués par le passé, en récital et version de concert, mais à notre connaissance, quasiment jamais en version scénique. Et pour cause, La Clémence de Titus sera sa première apparition dans une mise en scène d’opéra à Paris ! « Le public parisien me connaît en concert mais tout un pan du public plus friand d’opéra me découvrira à l’occasion de La Clémence. Quand j’étais au Conservatoire, j’aimais énormément me produire sur scène, mais je dois me rendre à l’évidence : ma carrière a pris d’autres chemins. Je ne suis pas entrée dans le cocon chaud d’un programme de jeunes artistes rattaché à une maison d’opéra. Ma carrière s’est développée du côté du concert et de l’enregistrement. Ce sont deux univers et deux réseaux complètement différents ».

Une démarcation qui se comble depuis près d’un an, avec notamment une apparition très remarquée à l’Opéra d’Amsterdam dans Armide de Gluck (« un rôle qui demandait énormément d’énergie et de concentration »), et Rinaldo de Händel au dernier festival de Glyndebourne. La soprano montréalaise accueille avec philosophie cette évolution : « Il est certain que je viens plus tard à l’opéra que d’autres chanteuses. Mais c’est précisément parce que j’arrive plus tard que je possède une plus grande sécurité vocale. Il est tellement important d’avoir une technique solide qui nous sert à l’opéra. Quand on a un metteur en scène, un directeur musical, un directeur de mouvements, un coach de langue avec des indications qui s’appuient une mise en scène parfois très complexe, la dernière chose sur laquelle on peut se concentrer, c’est souvent le geste vocal ! »

Le public va ainsi pouvoir découvrir à l’opéra l’une des voix les belles et les plus amples de notre époque. Les thuriféraires de Karina Gauvin n’ont pas de vocable assez beau pour décrire l’organe de leur idole canadienne. D’« opalescent » à « voluptueux », quand ce n’est pas une voix qui évoque le « velours » ou le « moelleux », tous suggèrent une matière vocale faite d’une étoffe soyeuse et lumineuse. Un timbre à l’ineffable beauté que l’intéressée a dû apprivoiser : « Quand on entend la voix de mes jeunes jours, on reconnaît déjà mon timbre. J’ai toujours voulu garder l’ossature de ma voix mais j’ai toujours refusé de la cultiver pour le simple plaisir du beau son. Je déteste les chanteurs qui émettent un mur entre eux et leur chant. Le plus important consiste à épouser l’émotion du personnage et du texte. Pour moi, il est essentiel de communiquer une émotion au public ».

Je suis prête à toutes les aventures musicales

Si le répertoire baroque a constitué ses premières amours, La Clémence de Titus la voit se déployer aujourd’hui dans le répertoire classique. Signe d’une actualité parisienne particulièrement chargée, le public francilien aura l’occasion de l’entendre plusieurs fois dans ces airs baroques à la fois virtuoses et élégiaques qui ont forgé sa gloire. Tout d’abord à la Salle Gaveau dans un bouquet d’airs d’opéras de Händel aux côtés du Cercle de l’Harmonie dirigé du violon par Julien Chauvin : « c’est un répertoire qui m’a beaucoup supporté durant toutes ces années, et j’y reviendrai toujours avec bonheur », puis à Paris et Versailles dans une authentique rareté de 1688: « Niobe de Steffani possède une musique très intéressante, notamment dans le rapport dont les deux personnages sont représentés. Alors que mon rôle est très théâtral, celui d’Anfione mon époux, possède des airs très élaborés comme des monuments érigés à la gloire de sa voix ». Quant à l’avenir, Karina Gauvin reste prudente : « Par le passé, j’ai formulé beaucoup d’attentes, qui ne se sont pas toutes réalisées. Certains directeurs d’opéra nous mettent parfois dans des boîtes en pensant qu’on ne pourra en sortir. C’est pour cela que je suis vraiment reconnaissante à Michel Franck, le directeur du Théâtre des Champs-Elysées, de me permettre de faire ma première Vitellia. Aujourd’hui, je me sens prête à toutes les aventures qui s’ouvrent à moi ».

Laurent Vilarem

Jérémie Rhorer dirigera la Clémence de Titus de Mozart dans une mise en scène de Denis Podalydès.