Portraits - Voix

Lucile Richardot à voix basse

Lucile Richardot
Lucile Richardot collabore avec les plus grands ensembles de la scène baroque
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Dotée d’une voix de contralto profonde et puissante que l’on reconnaît entre mille, Lucile Richardot retrouve ce mois-ci l’ensemble pygmalion à Versailles pour une messe en si de Bach, avant un récital en juin autour des figures de magiciennes dans le répertoire baroque. Des projets qui lui tiennent à cœur.

Curieusement, les concerts du mois de mars seront une première pour la contralto française : « J’ai toujours chanté la Messe en si dans les chœurs, notamment lorsque je faisais partie de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris. C’est la première fois que j’interprète la partie d’alto solo, ce qui me ravit. L’Agnus Dei est un véritable tube, de toute beauté. Ce sont les étonnants hasards de la vie, les opportunités ne se sont simplement pas présentées. C’est d’ailleurs la même chose pour l’Oratorio de Noël dont je n’ai encore jamais chanté la partie soliste. » Si Bach est un défi pour nombre de ses collègues, Lucile Richardot au contraire aime particulièrement le chanter : « J’adore Bach, je m’en délecte. Ses parties d’alto sont souvent un peu schizophrènes, avec à la fois de l’aigu et du grave. Il est toujours difficile de trouver le chanteur idéal qui aura toutes les qualités nécessaires. L’emploi d’alto de la Messe en si n’est pas souvent confié à une femme mais plutôt à un contre-ténor, qui sera plus confortable dans les aigus. Pour ma part j’ai la chance de me sentir à l’aise sur toute la tessiture, c’est vraiment ma zone de confort, alors que beaucoup de mezzos ne peuvent pas chanter ces airs-là. » Les versions célèbres de contre-ténors ont marqué la contralto : « J’ai tellement été imprégnée de ces versions que dès que je chante un solo d’alto de Bach je réentends les voix d’Andreas Scholl ou de Damien Guillon par exemple et je reproduis malgré moi ce que j’ai entendu, ce qui est impossible car je n’ai pas du tout le même type de voix. » Quant à l’écriture de Bach en elle-même, elle n’effraie pas la chanteuse même si elle en souligne les difficultés : « Les vocalises sont souvent interminables et il y a quelque chose de très instrumental dans les conduites de phrases. Souvent on chante avec un instrument colla parte ou qui joue à la tierce, nous obligeant à être dans la même dynamique que lui. Le piège principal avec Bach, pour nous chanteurs, qui avons besoin d’une souplesse vocale, c’est de céder à la tentation de laisser s’installer des petites inégalités rythmiques. Il faut l’éviter à tout prix. Parfois il faut savoir se transformer un peu en viole de gambe ou en hautbois ! On doit avoir l’impression de n’être qu’un instrument parmi le reste de l’orchestre. » C’est aux côtés de l’ensemble Pygmalion que Lucile Richardot se produira pour ces concerts : « L’ensemble explore de plus en plus de répertoires et de styles depuis quelques années. Mais Raphaël Pichon revient toujours à ses vieilles amours. Il ne laisse jamais
Bach loin de lui trop longtemps. Il y a au moins un projet Bach chaque année avec Pygmalion, auquel je participe généralement. Avec cette Messe en si, on revient aux fondamentaux de l’ensemble. » 

Sortilèges baroques

Au mois de juin, Versailles accueillera de nouveau la chanteuse pour un récital avec le claveciniste Jean-Luc Ho. Avec son timbre envoûtant, Lucile Richardot se révèle l’interprète idéale de Médée, Armide ou Circé : « Les magiciennes baroques sont un thème qui séduit le public, et notre programme tourne beaucoup. Le monologue d’Armide de Lully est un incontournable et j’adore également interpréter la grande cantate de François Colin de Blamont autour de Circé. Cette pièce est parfaite pour une mezzo, ce qui est rare car la majorité des cantates françaises sont écrites pour dessus ou haute-contre. Elle est très théâtrale, et permet de déployer toute une palette expressive. C’est un exemple parfait de cantate française avec une alternance de récits, d’ariosos, de récits accompagnés, de grands airs de fureur, de lamentations… Le programme de notre concert s’est donc construit autour de ces œuvres, et j’ai rajouté ensuite beaucoup d’autres pièces. J’ai dû renoncer aussi à certaines d’entre elles, notamment à la musique médiévale à mon grand regret, car il fallait se restreindre à du répertoire pour voix et clavecin. » L’exercice du récital, loin de frustrer la chanteuse par rapport à une production scénique, semble lui donner des ailes : « On est seul maitre à bord en récital, ce qui donne une grande liberté par rapport à une production d’opéra. Comme j’ai souvent tendance à improviser des gestes et des petites mises en scène, cela me convient très bien. » Encore bien des merveilles baroques sont programmées pour Lucile Richardot dans les mois à venir, notamment un Sémélé de Händel en avril avec John Eliot Gardiner (en version concert mise en espace), mais la contralto se dit également impatiente de chanter d’autres répertoires : « J’aimerais travailler davantage sur la musique de la fin du xixesiècle et celle du début du xxe siècle. Je voudrais chanter du Britten par exemple et du Menotti. J’ai une tendresse particulière pour Poulenc, mais également pour Debussy, Massenet… J’ai déjà chanté beaucoup de mélodies françaises et j’aimerais avoir la chance d’aborder leurs opéras. En 2021 j’aurai l’occasion de faire mon premier Pelléas et Mélisande dans le rôle de Geneviève, et j’ai hâte de faire mon premier Dialogues des carmélites. » Et nous de l’entendre !

Élise Guignard