Portraits - Voix

Philippe Jaroussky héros vivaldien

Philippe Jaroussky
Philippe Jaroussky
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II figure parmi les véritables « stars » de la scène classique, faisant salle comble à chacune de ses apparitions, atteignant des chiffres impressionnants pour chacune de ses parutions discographiques. Pour le premier de ses rendez-vous au Théâtre des Champs-Elysées, Philippe Jaroussky retrouve le compositeur qui a sans doute le plus contribué à sa renommée et, à vrai dire, à l'évolution de sa vocalité, Antonio Vivaldi.

Etonnant paradoxe : si l'on excepte un DVD consacré à Orlando furioso en 2011, le contre-ténor français n'a gravé aucun disque vivaldien après les airs d'opéra regroupés sous le titre de Heroes qui, en 2006, braquaient sur lui les feux des projecteurs (ils ne l'ont plus lâché depuis). Sa nouveauté discographique, dont le titre Pietà est très directement évocateur (Vivaldi régna sur la musique à l'Ospedale della Pietà à Venise), constitue donc une manière de retour aux sources, s'articulant autour du Stabat Mater et proposant des motets moins fameux mais dispensant des beautés musicales incontestables. Les larmes de la Vierge Marie au pied de la Croix offrent à Vivaldi le prétexte à une œuvre dont le subtil camaïeu contraste singulièrement avec l'énergie roborative systématiquement associée à son nom. Avec les délicatesses interprétatives qu'on devine : « Dans tous les Stabat mater en général, la tentation est grande de se diriger vers une interprétation « descriptive » d'un texte qui est très visuel. Pour Vivaldi, je crois que le simple fait qu’il ait repris la musique des trois premiers numéros musicaux dans les trois suivants, indique à l’interprète qu’il ne doit pas chercher à exagérer les affects, mais plutôt trouver quelque chose de plus intérieur, de plus humble face à la douleur de la Vierge. J’ai essayé de travailler dans ce sens tant vocalement qu’instrumentalement, recherchant une simplicité qui donnerait une beauté classique à l’ensemble en laissant parler la forme même de l’œuvre ». Nulle interrogation de ce type pour le superbe motet Lunge mala, umbræ, terrores (Eloignez-vous, maux, ombres, terreurs) : « Bien sûr, il s'agit d'un motet plus tardif et le texte requiert un autre traitement, plus opératique. Curieusement, le point de départ de cet enregistrement a été cette œuvre, et non le Stabat. Je trouve en effet qu'elle mérite d’être aussi connue que ce dernier ou que le Nisi Dominus, que j’ai beaucoup chanté, tant par la force dramatique et virtuose du premier mouvement, que pour la grande beauté de l’air lent ou son Alleluia final, probablement l’un des meilleurs écrits par Vivaldi ».

Pour son concert au Théâtre des Champs-Elysées, Philippe Jaroussky a cependant tenu à escalader le versant profane de la montagne vivaldienne : « Pour les concerts, je n’ai pas voulu donner l’intégralité de ce nouveau disque, pour deux raisons. En premier lieu, un bon programme de disque ne fait pas forcément un programme de concert équilibré et, en outre, je me suis rendu compte que j'allais très souvent chanter dans de grands théâtres ou salles de concert, lieux parfois peu propices à la musique religieuse. J’ai voulu ainsi reprendre quelques airs que je n’avais pas chantés depuis quelques années et que j’avais enregistrés avec Jean- Christophe Spinosi et son ensemble Matheus ».

Sur scène, le chanteur sera entouré de son ensemble Artaserse, qu'il fonda en 2002 avec des amis musiciens : « Quand j’ai créé cet ensemble, c'était pour faire de la musique de chambre « entre amis » et me constituer mon propre répertoire. N’étant ni soprano ni alto, il m'a toujours été difficile de trouver, par exemple, les bons rôles d’opéra. Petit à petit, nous avons agrandi la formation initiale à un petit orchestre, ce qui change bien entendu la manière de travailler. Je dois davantage « décider » pour tous la direction musicale à prendre, ce qui me passionne. Beaucoup me demandent quand je compte passer à une vraie direction « physique », comme le fait brillamment maintenant ma collègue Nathalie Stutzmann. Je ne me sens pas encore « prêt » et je préférerais prendre le temps de suivre une vraie formation de chef au préalable ! Peut-être dans 10 ans ! »

Agostino Steffani, le coup de cœur

Défricheur enthousiaste des partitions de Johann Christian Bach, Antonio Caldara ou Nicola Porpora, Philippe Jaroussky ne pouvait guère se contenter des sentiers battus, aussi somptueux soient-ils. En janvier 2015, ce sera l'opéra Niobe, Regina di Tebe d'Agostino Steffani, véritable coup de cœur de ces dernières années : « Quand Paul O'Dette, l'un des directeurs artistiques du Boston Early Music Festival, m'a proposé ce projet, je ne connaissais Steffani que pour ses duos de chambre. Paul m’a alors montré quelques airs du rôle d’Anfione et j’ai accepté tout de suite de faire partie de la production scénique à Boston en 2011, tant j’ai été immédiatement séduit par l’originalité de cette musique, sans même l'avoir chanté. Le personnage d'Anfione me fait en partie penser à Orphée, avec qui il partage les pouvoirs surnaturels conférés par la voix : pour Orphée, elle permet d'émouvoir les enfers et pour Anfione, d'ériger des murailles pour protéger Thèbes de ses ennemis. Le rôle est très exigent d’un point de vue technique, mais je dirais encore plus d’un point de vue musical. On sent clairement l’admiration particulière que Steffani portait au castrat qui créa ce rôle et dont on ignore cependant le nom. Le rôle possède la plupart du temps une écriture très différente du reste de la distribution (l’Air des sphères ou l’Air de la mort sont extrêmement travaillés d’un point de vue orchestral, notamment). En revanche, Niobé se révèle plus « terrienne » avec beaucoup plus d’airs avec le continuo seul. A ce titre, le grand récit de la fin où Niobe se pétrifie d’effroi peu à peu constitue un exemple parfait des qualités dramatiques de Steffani, beaucoup plus proches par exemple des lamenti d’Ottavia dans L’Incorazione de Poppea d’un Monteverdi que ceux d’un Händel. L'écriture de Steffani relève encore de la musique du Seicento, malgré les innovations et des passages très en avance sur leur temps. Un exemple : la manière d’écrire les vocalises qui sont beaucoup plus « brisées » et tortueuses que chez Vivaldi ». Avec son enthousiasme débordant, sa soif de musique inépuisable, Philippe Jaroussky ne semble guère pouvoir tenir en place : parution d'un deuxième disque de mélodies françaises avec son vieux complice Jérôme Ducros au piano et le Quatuor Ebène, Ruggiero dans Alcina de Händel à Aix-en-Provence, création annoncée d'un opéra de Kaija Saariaho taillé à sa mesure, il s'avère peu probable que notre contre-ténor national puisse s'autoriser les neuf mois sabbatiques qu'il avait pu goûter en 2013…

Yutha Tep

 

8 questions

1 > Quel est votre bruit préféré ?

Celui de la flamme d’une bougie qui crépite.

2 > Quel est votre compositeur préféré ?

Händel.

3 > Quelle est l’œuvre que vous auriez voulu créer ?

Ariodante.

4 > Quelle est l’œuvre que vous emporteriez sur une île déserte ?

Le Couronnement de Poppée.

5 > Quel est le compositeur dont vous estimez qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur ?

Agostino Steffani.

6 > Quel est votre hobby préféré ?

Cuisiner !

7 > Quel est votre plat préféré ?

Le pot-au-feu.

8 > En quoi voudriez-vous vous réincarner ?

En aigle.

Nos 3 CDs coup de cœur

Landi : Il Sant’Alessio

Les Arts Florissants, William Christie (direction), Benjamin Lazar (mise en scène). Avec Max Emanuel Cencic (L’Epouse), Alain Buet (Eufemiano), Xavier Sabata (La Mère), Damien Guillon (Curtio), José Lemos (Martio) etc…

2 DVD Virgin Classics

Porpora : airs pour Farinelli

Venice Baroque Orchestra, Andrea Marcon (direction).

1 CD Warner-Erato

Vivaldi : Heroes (airs d’opéra)

Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi (direction).

1 CD Virgin Classics