Portraits - Voix

Philippe Jaroussky Chanteur de son temps

Philippe Jaroussky
Philippe Jaroussky est loin d’en être à son premier essai avec la musique contemporaine, ayant entre autres créé un cycle de mélodies de Marc-André Dalbavie.
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Véritable vedette du milieu lyrique, Philippe Jaroussky enchaine les triomphes sur les plus grandes scènes mondiales, et avant tout dans le répertoire baroque. Depuis le 23 janvier à l’Opéra de Paris c’est pourtant dans un opéra contemporain de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho qu’on peut entendre le contre-ténor, l’occasion de le découvrir sous un nouveau jour.

Passer du baroque au contemporain : un grand écart ? Beaucoup moins qu’on pourrait le croire si l’on écoute Philippe Jaroussky : « Curieusement, si l’on regarde tous les chanteurs spécialisés en baroques des quarante dernières années, on se rend compte que beaucoup d’entre eux ont fait du contemporain en parallèle. Je pense que cela vient de la curiosité que l’on doit avoir quand on fait du baroque, et de l’habitude de tester des choses expérimentales qui ne sont pas écrites sur les partitions. » 

Dans Only the sound remains, divisé en deux mini-opéras, Philippe Jaroussky incarne tour à tour un esprit et un ange, des rôles qui semblent couler de source pour sa voix : « Les compositeurs actuels nourrissent un grand intérêt pour la voix de contre-ténor. Je pense que les livrets qui sont proposés aujourd’hui y sont pour quelque chose, on s’est éloigné de la tradition des grands héros romantiques ténors, et les rôles sont plus diversifiés. Dans le cas de Only the sound remains, pour incarner un esprit ou un ange, on pense évidemment à un contre-ténor. C’est aussi une voix qui peut faire référence au passé et qui n’est pas une voix lyrique comme les autres. Elle reste relativement brute, avec moins de vibrato et quelque chose de plus aérien, en tout cas c’est ainsi que j’ai plaisir à la traiter, c’est-à-dire dénuée de tout style figé. » 

Travailler le contemporain, c’est aussi l’occasion pour un chanteur de se découvrir d’une autre manière, un point important : « Quand on travaille avec un compositeur, il a parfois une vision très différente de notre voix et personnellement, à travers ce que peut écrire Kaija, je découvre des choses dans ma voix auxquelles je ne m’attendais pas. Comme l’écriture est différente du baroque, je vais aussi chercher des ressources expressives nouvelles, ce qui est très enrichissant. Et lorsque je reviens ensuite au baroque ces nouvelles facettes que j’ai découvertes me nourrissent. » Pourtant, le contre-ténor n’a pas l’impression d’être extrêmement éloigné de la musique ancienne dans Only the sound remains : « Plus j’écoute la musique de Kaija, plus je trouve qu’elle est en lien avec le passé. On est vraiment dans une écriture parlée-chantée qui me fait penser au recitar cantando de Monteverdi. L’écriture est très liée au débit naturel de la phrase parlée. Certains détails me font dire qu’on est proche à certains endroits du génie montéverdien. »

Un coup de cœur

Pour Philippe Jaroussky, Only the sound remains a donc tout d’un chef-d’œuvre : « C’est fascinant de voir ce qu’arrive à faire Kaija en termes de textures et de couleurs avec un effectif si restreint, et je crois que l’idée de réduire le nombre d’instruments a stimulé son imaginaire. C’est dans la contrainte parfois que nait la créativité. Elle a développé tout un monde intérieur qui convient très bien à l’atmosphère de théâtre Nô, qui est la source du livret. » Les deux histoires distinctes tirées du théâtre Nô (Tsunemasa et Hagoromo) donnent à Philippe Jaroussky deux rôles qui sur le papier semblent similaires mais demandent en réalité des appoches différentes : « Je travaille dans la seconde partie sur l’ambiguïté masculin/féminin comme il s’agit d’un ange féminin, alors que dans la première partie où j’incarne un esprit tourmenté je cherche des couleurs plus sombres, notamment dans le médium. La différence de couleurs est plus simple à accentuer qu’à l’accoutumée car la voix est traitée par ordinateur. » Un traitement par ordinateur qui permet des effets particulièrement novateurs : « Le fait d’être sonorisé est intéressant pour deux choses. Pour le public, il y a un confort d’écoute qui est similaire à celui d’un enregistrement. On peut mettre au même niveau des instruments sonores et des instruments plus discrets ou plus sourds comme le kantele ou la flûte basse et entendre chaque partie instrumentale comme Kaija l’a entendue. Le second avantage se trouve du côté de la voix : on peut chanter dans un très grand confort sans se préoccuper de la projection dans la salle. On est alors à même de dire le texte avec le plus de sincérité possible. À l’opéra, je trouve parfois qu’on peut manquer de vérité à cause de cette problématique-là. La sonorisation permet de rester dans l’intime et d’offrir un son qui est finalement assez inhabituel. » Dès la conception de l’œuvre, Peter Sellars a travaillé avec Kaija Saariaho pour le choix des livrets, et a signé la mise en scène. Travailler avec lui était aussi l’une des motivations de Philippe Jaroussky : « Peter est une personnalité solaire et bienveillante. Il avait une idée précise du rôle mais il a voulu que je l’incarne de façon naturelle. Comment jouer un ange ? Il ne faut jamais être dans la démonstration, mais toujours dans quelque chose de ressenti. L’idée n’était pas de faire du théâtre Nô parce qu’il s’agit d’un art en soi qui demande des années de travail pour être maitrisé, mais on a travaillé dans cette direction tout en en gardant une certaine contemporanéité et notre culture. On a beaucoup travaillé aussi sur les nuances, sans chercher à construire deux personnages absolument différents entre la première et la seconde partie. Le texte est tellement poétique et symbolique que si l’on veut être trop concret, on en perd la subtilité. »

Vers l’intime

Selon le chanteur, l’opéra de Kaija Saariaho est surtout profondément novateur : « À l’opéra on recherche toujours des sujets extrêmement forts, avec parfois énormément de violence sur scène et une volonté d’être de plus en plus intense. Là on est vraiment dans un autre discours, dans une bulle de paix, et je trouve cela révolutionnaire. On n’est pas dans le grand opéra traditionnel, même contemporain, avec plein de personnages, un chœur, beaucoup de péripéties... Cette nouvelle proposition de forme d’opéra, si intime, poétique, raffinée, c’est quelque chose que je veux défendre. J’espère que les gens nous diront que cet opéra leur a fait du bien. Il est extrêmement profond dès le début, on touche à l’ancestral avec une croyance extrêmement positive en l’être humain. » Un tel projet est de ceux qui marque à jamais un interprète : « On ne sort pas indemne d’un opéra comme celui-là. On est au-dessus des personnages et des intrigues habituels. Dès le début de l’opéra je reste allongé 12 minutes, je suis mort et puis je renais. Mes premières interventions sont similaires au cri du bébé à la naissance et à la fin de la première partie je me retrouve brûlé comme un Phoenix : ce sont des expériences très fortes. » Le chanteur conclut avec humour : « Un peu par provocation j’aurais envie de dire que je me sens plus à la maison dans une œuvre comme celle-ci que dans certains rôles händéliens. Cet opéra me fait du bien parce qu’il me fait travailler dans le sens où j’ai envie de travailler. J’ai l’impression par moments à l’opéra qu’on reste dans une sorte de premier degré et qu’on a tendance à être dans une affectation un peu mécanique. On se retrouve alors avec un bagage de tics stylistiques qu’on réemploie dans tous les ouvrages. Pour moi ce qui fait un grand interprète, c’est qu’il y a un petit recul même dans les choses extrêmement intenses. Des œuvres comme celle-là me permettent de travailler cet aspect, chercher à émouvoir plutôt qu’épater. »

Elise Guignard