Portraits - Voix

Stéphanie d’Oustrac Tragédienne

Stéphanie d’Oustrac Partager sur facebook

Au sommet de sa carrière, Stéphanie d’Oustrac incarne tous ses rôles avec une puissante intensité théâtrale. Nouvelle preuve ce mois-ci à l’opéra de paris où on la retrouve pour une prise de rôle à sa mesure : la cassandre des troyens 
d’Hector Berlioz.

La mezzo française assume les répertoires les plus divers avec la même flamme et le même engagement, de la musique ancienne qui l’a fait connaître et dont elle ne s’est jamais lassée à la musique romantique, avec notamment plusieurs Carmen mémorables à son actif. Le rôle si éloquent et profondément tragique de Cassandre semble taillé pour cette amoureuse de théâtre : « C’est un rôle intense, même si le rôle d’Enée est bien plus lourd que le mien comme il est présent dans les deux parties de l’opéra. Je trouve très excitant de travailler sur un projet d’une telle ampleur. J’avais chanté Ascagne il y a plus de 15 ans au Théâtre du Chatelet, et je rêvais depuis ce temps-là d’incarner Cassandre. » La mezzo fait le lien entre ce rôle et le répertoire baroque qu’elle aime tant interpréter, Les Troyens ayant d’ailleurs pour héritage la tragédie lyrique : « J’ai toujours eu l’impression que Cassandre ressemblait aux tragédiennes baroques que j’ai pu incarner. Ce sont des personnages très grands, et même extrêmes. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui m’a attiré au départ dans ce rôle-là. Mon travail sur Cassandre est un peu dans la continuité de mes tragédiennes baroques. » Mais musicalement bien sûr, Berlioz est sur une planète différente : « J’aime beaucoup son écriture, et j’ai déjà abordé beaucoup de ses œuvres. Le rôle de Cassandre me fait d’ailleurs penser à un autre de ses ouvrages : Cléopâtre. L’écriture est très théâtrale et aboutie. Elle peut être aussi très instrumentale, ce qui n’est pas facile pour les chanteurs, mais c’est une musique qui me parle beaucoup. Je l’ai tellement étudiée qu’elle m’est assez familière aujourd’hui. Il y a des passages absolument magnifiques dans mon rôle, et j’écoute souvent aussi les répétitions de la deuxième partie, Les Troyens à Carthage, dont le cinquième acte me bouleverse, surtout le rôle de Didon qui est extrêmement touchant. C’est tout simplement sublime. »

Une Cassandre inédite

Pour cette production des Troyens, Stéphanie d’Oustrac retrouve le metteur en scène Dmitri Tcherniakov avec qui elle a déjà travaillé. Une collaboration qu’elle apprécie : « L’interprétation que je donne à Cassandre a été dictée par la mise en scène. J’avais au départ ma propre idée du personnage mais la Cassandre de cette production, qu’on a créée avec Dmitri Tcherniakov et Philippe Jordan, n’a en fait rien à voir ! Pour avoir déjà travaillé avec Dmitri, je savais qu’il aurait forcément une idée surprenante, et en tant que comédienne il est très dynamisant de devoir incarner le personnage qu’on nous propose quand il n’est pas à première vue ce qu’on aurait imaginé. C’est ce que je trouve excitant dans mon métier. » La Cassandre de cette production a donc une histoire un peu différente de celle du mythe : « Dmitri Tcherniakov a imaginé un drame familial et social. Cassandre voit la chute d’un peuple en déliquescence mais vit aussi son drame personnel puisqu’elle a sans doute été abusée par son père dans son enfance. Elle a énormément de colère en elle, mais elle n’est pas entendue dans sa peine et dans sa fureur. On veut la marier en espérant la calmer mais elle est sans arrêt en révolte. C’est la grande idée du premier acte. Au deuxième acte, comme elle a perdu ses parents, Cassandre n’a plus de raison de se battre. Elle souffre tellement de cette situation qu’elle n’a pas d’autre solution que de mourir à son tour, entrainant avec elle toutes les femmes. » 

Relever le défi

Pour cette prise de rôle, la mezzo espère transmettre sa passion de l’œuvre au public : « J’espère réussir à rendre le personnage le plus lisible possible, et montrer au public que Les Troyens ne sont pas une œuvre aussi écrasante qu’elle ne paraît. Au delà de son aspect titanesque, l’opéra est très humain et touchant. C’est du théâtre, de l’envie, de la passion. » Les défis à relever sont nombreux : « Je veux bien entendu qu’on puisse comprendre le texte. La prosodie de Berlioz n’est pas la plus compréhensible qui soit de prime abord. Quand on lit le texte, même en étant Français, on trouve parfois les phrases alambiquées. Pour que le texte soit clair, il ne faut pas chanter trop fort. Il faut trouver avec le chef et l’orchestre un juste équilibre. Dans une salle comme Bastille et avec l’orchestre énorme que requiert Berlioz, c’est un challenge. »

D’une aventure à l’autre

Après Les Troyens, on pourra entendre Stéphanie d’Oustrac à Zurich dans le rôle de Phèdre d’Hippolyte et Aricie de Rameau et on ne peut qu’admirer l’aisance avec laquelle la mezzo chante aujourd’hui tous les répertoires. Cette aisance est le fruit d’une grande sagesse : « Étant donné que notre instrument est un muscle, on ne peut pas passer rapidement d’un style à un autre sans un travail approprié. Il faut se respecter, et heureusement on a toujours le temps des répétitions pour réajuster notre corps au style qu’on doit chanter, et aussi aux différentes salles. À l’Opéra de Paris et à Zurich, ma manière de chanter ne sera pas tout à fait la même. » Pour les mois et les années à venir, la mezzo a beaucoup d’envies : « Ce sont avant tout des aventures humaines qui m’attirent plus que des rôles. Je choisis souvent mes projets au fil des rencontres que je fais. Mais il y a bien sûr des rôles que j’ai très envie de faire, comme Octavian dans Le Chevalier à la rose ou le rôle du Compositeur dans Ariane à Naxos. J’ai dû reporter cette prise de rôle parce que j’avais pris du retard en raison de problèmes de santé. C’était un rendez-vous manqué et j’espère que j’aurai une autre occasion de le faire. D’autre part je n’ai fait qu’une seule fois le rôle de Charlotte dans Werther et j’aimerais beaucoup le reprendre. Je ne me lasse jamais non plus de Carmen parce que j’ai eu la chance de faire des Carmen très différentes. » On attend avec impatience les prochains rendez-vous !

Élise Guignard

 

Du tac au tac

  • Quel aurait été votre métier si vous n’aviez pas été chanteuse ?

    Professeur de chant, mais cela aurait été dommage de ne pas avoir été chanteuse avant !
  • Quel est le compositeur que vous auriez aimé rencontrer ?

    Francis Poulenc.
  • Y a-t-il une œuvre dont vous ne vous lassez jamais ?

    Toutes. Je ne me suis jamais lassée de quelque chose.
  • Quelle est la qualité que vous appréciez le plus chez un musicien ?

    La passion, mais aussi la curiosité.
  • Quel est votre livre préféré ?

    Mon bel oranger, de José Mauro de Vasconcelos.
  • À quelle époque vous auriez-voulu vivre ?

    L’ époque actuelle, je ne vais pas me plaindre !
  • Quel est votre plus grand rêve ?

    Que ça continue !

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  • Maurice Ravel - L’Heure espagnole,  L’Enfant & les Sortilèges.

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    London Philharmonic, The Glyndebourne Chorus, Kazushi Ono (direction), Laurent Pelly (mise en scène). Avec E. Madore, F. Piolino, P. Gay, K. Gadela, E. Méchain... 1 DVD FraMusica