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György Kurtág Les messages

György Kurtág
Né en 1926 à Lugoj dans la minorité hongroise de Roumanie, György Kurtág mène des études discrètes à Budapest. Oublié pendant des décennies, il connaît enfin en 1981 grâce à Pierre Boulez, une reconnaissance internationale.
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Des compositeurs nés dans les 
années 1920, de ces géants qui ont pour nom Boulez, Ligeti, Stockhausen, György Kurtág est celui dont 
la reconnaissance internationale fut la plus tardive mais dont l'étoile brille avec un feu sans cesse plus nourri. La Cité de la musique propose un éclairant portrait du compositeur croisé avec la figure tutélaire – 
et inspiratrice – de Johann Sebastian Bach.

A la différence de Ligeti, György Kurtág n'a jamais quitté la Hongrie où ses œuvres sont toutes créées jusque dans les années 90. Kurtág compose alors très peu, inhibé par la place qu'a prise Bartók, bien que le modèle avoué de l'étudiant soit Webern dont il recopie l'œuvre pour s'imprégner. Premier renversement : Paris où il trouve la révélation de son style. A la suite de la bourse d'études qui lui est accordée en 1957, Kurtág suit des cours avec Olivier Messiaen et Darius Milhaud mais n'ose pas se présenter devant Pierre Boulez, faute de présenter un op.1 qui le satisfasse. Le Quatuor à cordes est la première œuvre officielle du compositeur hongrois, qui fait suite à un travail effectué avec la psychologue Marianne Stein. C'est désormais vers des œuvres courtes dans lesquelles le silence joue un rôle fondamental que Kurtág axe ses recherches. Le compositeur gardera ce credo toute sa vie : 
il est un génie de la miniature, art de l'esquisse qui se joue aussi bien dans la durée que dans l'effectif tant 
le Hongrois ne s'épand jamais mieux que dans des œuvres brèves de musique de chambre. Ses rares pièces pour orchestre, dont la magnifique Stèle (avec guitare solo) ou la récente Symphonie concertante, fonctionnent toujours comme un ensemble de solistes rarement sollicités au même moment.

On ne trouve nulle part mieux le condensé de la pensée musicale de Kurtág que dans Játékok (« Jeux ») dont la composition s'étend de 1973 à 2010. Il s'agit de huit volumes de courtes pièces pour piano que ce pédagogue avisé (longtemps professeur à l'Académie de musique Franz Liszt de Budapest) a destiné à son fils. Les Játékok sont à la fois le laboratoire intime de Kurtág qui parle non seulement d'événements de sa vie personnelle (des dédicaces à des proches disparus) mais dans lequel est contenue la matrice de ses œuvres futures (Hommage à R.Sch, Officium Breve…). Chaque Játékok développe le talent de l'enfant sans brider son imagination. En une minute, un univers musical jaillit du néant. La forme du carnet convient ainsi particulièrement à Kurtág puisqu'elle permet des évocations aussi diverses que possibles : parodies, hommages à la musique traditionnelle, évocations de musique passées, danses, techniques qui exploitent un éventail très large de registres.

Les Microludes pour quatuor à cordes se composent de douze mouvements brefs qui correspondent aux douze degrés de la gamme chromatique. 
A chaque séquence est associée un mouvement, une atmosphère, des modes de jeux différents (harmoniques, battuto col legno, sul ponticello). On songe bien évidemment au Bach des Sonates et Partitas, dans cette manière de faire cohabiter dans un même recueil exhaustif différents langages et différentes expressions. Mais à la différence du Cantor de Leipzig, Kurtág refuse le développement et magnifie un monde insaisissable. A titre d'exemple, les Kafka Fragmente pour violon et voix, son œuvre la plus jouée (le Festival de Salzbourg annonce un nouvel opéra d'après un texte de Beckett en 2013) mettent en musique une quarantaine d'aphorismes tirés de la correspondance de Kafka, qui moins que des épiphanies, sont une succession de moments intenses et isolés.

Kurtág n'obéit à aucune logique tonale ou dodécaphonique

Dans sa musique, Kurtág déploie un monde en perpétuelle rétractation qui ne s'apaise que dans des citations d'œuvres passées. Rares sont les compositeurs d'aujourd'hui à embrasser tous les pluriels du répertoire. La récente HiPartita pour violon solo condense ainsi plusieurs siècles de tradition occidentale en de fulgurantes miniatures, de la Grèce antique aux caprices de Paganini en passant par Bartók, rejoignant une nouvelle fois l'exemple de Bach par sa façon de se situer par rapport à l'ensemble des connaissances acquises de son époque. Grâce à son extrême concentration, le choix de la note revêt une importance primordiale. N'obéissant à aucune logique tonale ou dodécaphonique, Kurtág tisse une poétique personnelle de « signes », de « jeux » et de « messages » instrumentaux (c'est la terminologie d'un de ses grands cycles en cours) qui coïncide avec une extrême préoccupation du texte poétique. On comprend aisément le choc qu'éprouva le pianiste Pierre-Laurent Aimard quand il rencontra Kurtág à Budapest à la fin des années 1970 à l'époque des grandes utopies informatiques de l'Ircam : « J'ai été bouleversé par ce grand musicien, qui me semblait incarner l'essence de la musique ». C'est précisément cette innocence retrouvée qui attira l'attention de Pierre Boulez en 1981. Stupéfait de découvrir un compositeur de sa génération d'une telle 
éloquence, le chef français programma les Messages de feu Demoiselle Troussova, qui amenèrent le compositeur hongrois à la reconnaissance internationale. Artiste en résidence auprès du Philharmonique de Berlin d'Abbado, récipiendaire des prix internationaux les plus prestigieux, György Kurtág vit aujourd'hui avec sa femme Marta, 
pianiste, dans la région Aquitaine.

Laurent Vilarem