Dossiers - Musique ancienne

J.S. Bach Concertos Brandebourgeois

J.S. Bach
Johann Sebastian Bach connut trois grandes périodes créatrices : Weimar, Köthen et Leipzig.
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La musique instrumentale de Johann Sebastian Bach (du moins celle qui nous est parvenue) ne représente qu’une petite partie de son immense corpus d’œuvres. Elle n’en est pas moins d’une remarquable qualité, à l’image des six concertos brandebourgeois, véritables modèles d’équilibre et de variétés.

Depuis 1717, Bach est employé à Köthen en tant que maître de chapelle à la cour du prince Leopold. Au cœur de cette ville calviniste où la musique trouve peu sa place dans les offices religieux, le compositeur n’a guère l’occasion de s’adonner à l’écriture de musique sacrée. Par chance, grand amateur de musique et lui-même musicien, le prince a réuni à sa cour un orchestre constitué de très bons instrumentistes, le collegium musicum. Nourrissant d’excellentes relations avec son employeur, Bach profite alors de cet orchestre remarquable mis à sa disposition et se tourne vers la musique instrumentale profane. 

Une flatteuse dédicace

En décembre 1721, suite au mariage du prince Leopold avec sa cousine Friederica Henrietta d’Anhalt-Bernbourg, les relations se tendent entre Bach et son employeur. La faute en incombe à la jeune mariée que le compositeur qualifie de « eine Amusa »(c’est-à-dire peu sensible aux arts) et qui semble refroidir l’inclination du prince pour la musique. Peut-être l’influence de la princesse s’est-elle fait sentir avant même le mariage, ce qui expliquerait que Bach cherche, dès mars 1721, une nouvelle place. Car la dédicace en préface des Concertos brandebourgeois, datée du 21 mars 1721 et adressée au margrave Christian Ludwig de Brandenbourg, est fort flatteuse. Humble et respectueuse à l’extrême, rédigée en français, elle a tout d’une candidature déguisée pour un poste auprès du dédicataire à Berlin ! 

C’est quelques années auparavant, entre 1718 et 1719, que Bach rencontre le margrave pour la première fois alors qu’il se rend à Berlin pour acheter un nouveau clavecin commandé par la cour de Köthen. Sans doute le margrave, impressionné par les talents de Bach, montra-t-il un intérêt particulier à l’égard du compositeur pour que celui-ci choisisse de lui dédier ses « Six Concerts avec plusieurs instruments » (surnommés les « Concertos brandebourgeois » par le musicologue Philipp Spitta, d’après leur destinataire). Dans la dédicace du recueil, Bach rappelle au margrave le plaisir de leur rencontre et déclare répondre, par cette collection, à la demande exprimée par Christian Ludwig : « en prenant congé de votre Altesse Royale, Elle voulut bien me faire l’honneur de me commander de Lui envoyer quelques pièces de ma composition ». Néanmoins, rien ne prouve que le margrave ait effectivement formulé un tel souhait. Une chose est sûre : il ne fut jamais en mesure de faire jouer ces concertos, ne disposant pas des musiciens nécessaires (seulement six musiciens sont recensés à sa mort). La partition de Bach échouera dans un fonds de divers concertos et ne sera éditée pour la première fois qu’en 1850.

Une collection de concertos variés

Bach n’a pas composé ces concertos spécialement à l’intention du margrave. Regroupant diverses œuvres écrites au cours des dernières années, ce recueil a potentiellement le but d’exhiber tout le génie du compositeur et l’extraordinaire variété dont il fait preuve dans le domaine du concerto. Certaines des pièces pourraient dater de la période de Weimar (1708-1717) : une première version du Concerto n° 1 existe en tant qu’introduction à la Jagdkantate (BWV 208, composée en 1713) avec laquelle il partage une orchestration à deux cors de chasse, trois hautbois et basson, et le Concerto n° 6 fait appel à l’inhabituelle combinaison de cordes graves que l’on retrouve dans les cantates de Weimar. Toutefois, les concertos sont dans l’ensemble attribués à la période de Köthen (1717-1723) et il est vraisemblable qu’ils aient été joués par le collegium musicum de la cour, doté d’excellents musiciens (le trompettiste Johann Ludwig Schreiber, le chef et violoniste Joseph Spiel). Bach lui-même a pu participer à l’interprétation des concertos, les dirigeant depuis le clavecin ou le pupitre d’alto.

Une conception renouvelée du concerto

Quelque vingt ans après Corelli, qui a donné ses lettres de noblesse au concerto grosso, et dix ans après la publication de l’Estro armonico de Vivaldi, dans lequel le Vénitien assoit la forme du concerto de soliste en trois mouvements, Bach emprunte une voie encore différente. Le terme même de « concerts » qu’il utilise pour qualifier ses œuvres montre qu’il prend ses distances avec les formes habituelles de concertos. Mêlant les styles et les influences, les Brandebourgeois ne sont ni totalement des concertos grosso, ni véritablement des concertos de soliste. Si certains jouent sur l’opposition de groupes (Concerto n° 1), d’autres font entendre de véritables séquences en solo (violon du Concerto n° 4, clavecin du Concerto n° 5), tandis que les quatre solistes du Concerto n° 2 (trompette, flûte, hautbois et violon) sont parfois réunis en duo ou trio. Au contraire, dans les Concertos n° 3 et n° 6, les instruments forment un ensemble uni et compact, sans épisodes solistes ni traités de manière concertante. Bach ne s’astreint ainsi à aucune structure particulière et, bien que majoritairement tributaires du style italien en trois mouvements, ses « concerts » adoptent une forme d’expression plus libre, sans cesse variée : évocation de la suite française par l’insertion de danses (menuet et polonaise) dans le Concerto n° 1, structure en deux allegros séparés par une unique cadence faisant office de deuxième mouvement dans le Concerto n° 3. Fidèle à lui-même, Bach instille dans chaque pièce un peu du sévère style allemand à travers un contrepoint savamment travaillé (allant jusqu’à des mouvements fugués comme le troisième mouvement des Concertos n° 2 et n° 4). 

Mais ce qui fait par-dessus tout l’originalité de ces concertos, c’est l’instrumentation inédite de chacune des pièces. Bach a recours à des combinaisons de timbres originales : groupe inhabituel de cordes (comme les 2 altos, 2 violes de gambes et violoncelle du Concerto n° 6), mélange de cuivres et de bois (deux cors de chasse, trois hautbois et un basson dans le Concerto n° 1), sans compter que le compositeur fait preuve d’une imagination débordante dans le choix de ses solistes. Il utilise aussi bien les cuivres (cors de chasse du Concerto n° 1, trompette en fa du Concerto n° 2) que les bois (hautbois du n° 1, flûte à bec du n° 2, flûte traversière du n° 5), les cordes (violino piccolo du n° 1, violon du n° 4), et même un instrument à clavier (le Concerto n° 5 peut d’ailleurs être considéré comme le premier concerto pour clavier). Dans une orchestration où chaque partie n’est confiée qu’à un seul instrumentiste, Bach doit ruser pour obtenir une parfaite homogénéité des timbres sans couvrir les solistes (par exemple le choix du violino piccolo qui, accordé une tierce plus haut que le violon ordinaire, ressort plus facilement de la masse orchestrale, ou bien la suppression d’un violon du ripieno dans le Concerto n° 4 afin de ne pas couvrir la flûte traversière).

Comme à de nombreuses reprises chez Bach, certains éléments de ces concertos se retrouveront par la suite dans ses cantates : le premier mouvement du Concerto n° 1 comme sinfonia d’ouverture de la Cantate BWV 52 (1726), le troisième mouvement et le trio n° 2 de ce même concerto dans la Cantate BWV 207 (1726), le premier mouvement du Concerto n° 3 comme sinfonia de la Cantate BWV 174 (1729).

 

Floriane Goubault

 

Repères

  • 31 mars 1685

    naissance de Johann Sebastian Bach à Eisenach
  • 1703

    organiste à Armstadt
  • 1707

    organiste à Mulhousien
  • 1721

    Six Concertos brandebourgeois BWV 1046-1051
  • 1722

    Livre I du Clavier bien tempéré
  • 1723

    installation de Bach à Leipzig, au poste de Thomaskantor
  • 1724

    création de la Passion selon saint Jean
  • 1727

    création de la Passion selon saint Matthieu
  • 1733

    Messe en si mineur
  • 1750

    décès de Johann Sebastian Bach