Portraits - Chef

Alphonse Cemin sur tous les fronts

Alphonse Cemin
Au cours de ses études, le pianiste a pu se former auprès de professeurs tels que Michaël Levinas ou encore Pierre-Laurent Aimard.
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Chef de chant, pianiste, accompagnateur et membre fondateur du collectif le balcon, Alphonse Cemin a ranimé depuis 2014 les lundis musicaux de l’athénée Louis-Jouvet, lieu de mémoire où il assurera en avril la direction musicale de l’opéra « into the little hill » de George Benjamin.

Ce printemps, Alphonse Cemin est sur tous les fronts et peut, à trente-deux ans, entrevoir l’avenir avec optimisme à en juger par son activité. À Anvers et Gand, il participe actuellement à la reprise de l’opéra La Juived’Halévy avant de s’installer en avril à l’Athénée Louis-Jouvet, un théâtre qu’il connaît bien pour avoir collaboré à de nombreux spectacles avec l’Ensemble Le Balcon. Fin et sensible, il connaît la voix comme personne et a redonné vie aux Lundis musicaux initiés jadis par Pierre Bergé autour des années 1970/1980 : « Lorsque j’ai repris cette série il y a quatre ans grâce à la confiance de Patrice Martinet, l’actuel directeur du Théâtre de l’Athénée, nous avons cherché les enregistrements live de cette époque bénie où se sont produits en récital Christa Ludwig, Renata Scotto, Montserrat Caballé, José Carreras, José van Dam et tant d’autres. Hélas, il ne reste que les programmes ! » Aujourd’hui, la mélodie et le lied ont retrouvé avec bonheur le chemin du Théâtre grâce aussi bien à des interprètes de la jeune génération qu’à des chanteurs confirmés : « J’ai accompagné ici dès le début Julie Fuchs ou encore en 2017 la basse argentine Nahuel di Pierro dans Le Voyage d’hiver de Schubert. Parmi les valeurs sûres, Stéphane Degout occupe une place privilégiée. Il vient de donner un concert inoubliable avec Alain Planès dans des œuvres de Fauré, Duparc, Debussy et Chabrier. La saison prochaine, je projette de faire venir d’autres artistes tel Adam Laloum mais il est trop tôt pour en parler ».

Un rapport direct avec la poésie

Flûtiste d’origine, Alphonse Cemin a franchi rapidement les étapes pour devenir un pianiste accompagnateur recherché : « Dès l’âge de dix-huit ans j’ai éprouvé un véritable plaisir en compagnie de mes amis du lyrique. Avec Julie Fuchs que je connais depuis mes études, la collaboration m’a conforté dans le désir de poursuivre dans cette voie. J’ai noué des liens pendant ma résidence à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris avec Marianne Crebassa ou Cyrille Dubois. Le récital chant/piano crée un rapport direct avec la poésie, c’est comme si on pouvait la sentir directement sous les doigts ».

On pourra le vérifier à l’écoute de son prochain concert à l’Athénée avec la contralto galloise Hilary Summers dans un récital d’une grande originalité où des British songs sont associées à des mélodies de Chostakovitch et Schönberg : « J’apprécie la voix androgyne et les vibrations du timbre de Hilary Summers, une artiste atypique qui a travaillé avec Boulez, participe à des musiques de films, mais est aussi une rock star et une comédienne accomplie ».

Autre moment important ce mois-ci pour Alphonse Cemin qui dirigera le dernier opéra de George Benjamin, Into the little hill, avec l’Ensemble Carabanchel dont il vante le professionnalisme, l’adaptabilité et la spontanéité : « Il s’agit d’un conte lyrique sur un livret de Martin Crimp qui avait aussi écrit celui de l’opéra Written on skin donné au Festival d’Aix-en-Provence puis à l’Opéra-Comique. Le thème, celui du Joueur de flûte de Hamelin des Frères Grimm, est repris ici sous la forme d’une variation poétique et suggestive hors du temps. George Benjamin, qui a été le dernier élève d’Olivier Messiaen, a une écriture précise héritée de la richesse harmonique de Boulez, des influences de Stravinski ou de Berg. Il possède cependant un langage propre immédiatement reconnaissable avec un sens des lignes vocales, de la dramaturgie et de la transparence. Son oreille est incroyable et ne laisse rien passer, mais j’apprécie chez lui sa disponibilité et son calme. Cet opéra est un véritable cadeau pour les chanteurs bien que musicalement il présente beaucoup de difficultés. La masse orchestrale n’écrase jamais les voix et le texte reste toujours compréhensible. La mise en scène de Jacques Osinski sait allier le mystère du conte à l’effroi de nos peurs enfantines que l’on peut élargir à la crainte de vivre dans un monde sans humanité ». Signalons au passage que Jacques Osinski signe dans le même théâtre et également en avril la mise en scène du singulier roman Cap au pire de Samuel Beckett dans une adaptation de Denis Lavant.

La fin de la saison s’annonce particulièrement chargée pour Alphonse Cemin : « J’assisterai Barbara Hannigan en mai dans The Rake’s progress de Stravinski (ce sera à la Philharmonie), puis à la Cité de la Musique, je jouerai les 28 et 29 juin le personnage du pianiste Joueur du rêve de Lucifer dans Samstag aus Licht de Stockhausen. Je dirige de plus en plus à côté de mes autres activités de chef de chant et de pianiste : par exemple cet été je rejoindrai Buenos Aires pour Les Indes galantes de Rameau, puis fin septembre je me réjouis d’être à l’Opéra Bastille dans une nouvelle production du même opéra en présence de Leonardo García Alarcón. »

 Michel Le Naour