Portraits - Chef

Jordi Savall de Marais à Beethoven

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La saison qui s’ouvre verra un véritable déferlement beethovénien, puisqu’en 2020 sera célébré le 250e anniversaire du maître de Bonn. Jordi Savall en signe l’un des temps forts, abordant les symphonies avec son concert des nations et son académie Beethoven 250

Certes, le grand maître catalan ne quitte ni sa chère viole ni la musique ancienne et l’on pourra goûter toute la magie qu’il sait conférer à ce répertoire le 9 décembre à la Salle Gaveau, avec son légendaire programme Folias e canarios (Ortiz, Murcia, Cabezón et, bien sûr, Marais). Mais le grand chantier de cette saison n’en demeure pas moins les symphonies de Beethoven, que Jordi Savall mène à la tête de son Concert des Nations et de l’Académie Beethoven 250 qu’il a récemment créée : «  L’académie inclut une trentaine de musiciens professionnels qui forment, dirais-je, la base de notre orchestre beethovénien, et font partie du Concert des Nations – auquel nous avons également intégré beaucoup de jeunes ces dernières années. Ils sont placés sous la direction du Konzertmeister Jakob Lehmann, un magnifique violoniste de Berlin. S’y ajoutent une vingtaine de jeunes musiciens sélectionnés l’année passée et venant du monde entier. Cette académie est un fabuleux mélange qui rassemble donc des instrumentistes ayant fini leurs études mais qui sont en plein développement, et des artistes avec beaucoup d’expérience ».

La première Académie s’est tenue au printemps 2019, se consacrant aux Symphonies n° 12 et 4 ; cet automne la voit se réunir pour aborder les Symphonies n° 3 et 5, qui seront données à la Philharmonie de Paris en octobre, alors que les Symphonies n° 6 et 7 feront l’objet de la troisième Académie au printemps 2020.

Construire en expérimentant

Les sessions de travail de l’Académie s’affirment intenses dès les premières minutes : « Nous travaillons tout de suite sur les questions d’articulation. Pour la première académie, avant de commencer la moindre répétition, j’ai effectué un travail quotidien avec les premiers violons, les deuxièmes violons, les altos, etc. Nous avons réfléchi sur les coups d’archet, les doigtés, pour tenter de mettre en place la dimension instrumentale, de même que sur les qualités du son, le phrasé, la dynamique. Nous construisons notre réflexion en expérimentant. Quand tout cela a été fixé et que nous sommes parvenus à des sons clairs, nous nous sommes encore laissé un mois, les musiciens rentrant chez eux pour continuer à travailler ».

Il faut bien cela pour aborder ce qui demeure l’Himalaya du répertoire symphonique. Il va de soi qu’un maître de la stature de Jordi Savall ne peut se contenter d’une quelconque routine musicale, consentant des efforts acharnés à la hauteur de l’enjeu musical : « Ma démarche est tout simplement d’aller au fond de toutes les questions essentielles pour l’interprétation de cette musique. Il faut travailler sur tous les concepts, étudier la différence entre forte et piano, travailler les tempi – nous travaillons strictement sur les tempi que Beethoven a indiqués. Nous avons aussi détaillé toutes les questions concernant les phrasés, les dynamiques ou les contrastes. Tout cela pris au sérieux, associé aux sonorités des cordes en boyau, donne un tout autre résultat. Il est évident qu’avec un orchestre d’une cinquantaine de musiciens, nous pouvons suivre les tempi de Beethoven bien mieux qu’un orchestre moderne d’une centaine de musiciens, et ces tempi sont possibles avec des cordes en boyau mais pas avec des cordes en métal. Cette musique prend un aspect merveilleux quand on peut compter sur des musiciens qui ont la virtuosité requise. Il y a d’autres éléments tels que le rapport entre cuivres et cordes, avec un orchestre moderne cela devient autre chose ».

Un travail commencé il y a 23 ans

Jordi Savall scrute les symphonies de Beethoven depuis des décennies (souvenons-nous d’un concert avec l’« Eroica » en 1994 au Théâtre des Champs-Élysées qu’un disque Alia Vox a immortalisé) et l’on peut être assuré qu’il présentera une vision mûrement réfléchi, d’abord sur la question de l’édition : « Nous nous appuyons sur l’une des éditions les plus récentes, celle de Clive Brown, à laquelle nous apportons des modifications à partir des manuscrits ou encore des parties séparées utilisées par les orchestres de l’époque lors des premières interprétations de ces symphonies. C’est un travail fabuleux, passionnant, que j’ai commencé il y a 23 ans quand nous avons donné l’Eroica pour la première fois. L’on n’est jamais trop vieux pour apprendre et encore maintenant, je me pose des questions sur la manière de diriger tel ou tel passage ».

Si l’on peut s’attendre à une version singulière, Jordi Savall ne place pas l’originalité au dessus de la sincérité musicale : « Je ne suis pas le premier à essayer ces techniques mais j’aime approfondir le travail. J’ai joué Marin Marais pendant dix ans avant de faire un disque. Nous avons travaillé pendant des semaines, soigné les détails, avant de présenter ces symphonies et c’est ce genre de travail qui me donne beaucoup de joie. J’ai mon idée musicale qui s’appuie sur le chant et sur le rythme, qui sont selon moi des composantes majeures de la musique de Beethoven. Ce que j’essaie de faire surtout, c’est de créer une dimension qui vient de la musique. Ce n’est pas moi qui décide et j’essaie simplement de faire sonner la musique comme elle doit sonner selon moi, avec des articulations correctes, en faisant les crescendos, les pianissimos subitos, ou les fortissimos inattendus, toutes ces choses qui sont dans les partitions. À partir de cela j’essaie de faire en sorte que la musique nous parle avec poésie ou avec dramatisme. Beethoven ne se fâchait pas quand il entendait des approximations techniques dans l’interprétation de sa musique, parce que tout le monde peut évidemment se tromper. En revanche, il était furieux quand le tempo était mauvais et quand il n’y avait pas de phrasé, de musicalité ».

Dans le domaine de la musicalité, Jordi Savall s’impose comme un véritable magicien. Sous sa baguette, les Symphonies n° 3 et 5 du Maître de Bonn frémiront d’une énergie peut-être moins martiale que dans d’autres interprétations, mais tout aussi fascinante, ivre de chant et de vivacité.

 

Yutha Tep

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