Portraits - Chef

Riccardo Chailly Tradition et liberté

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Après une fantastique intégrale des symphonies de Beethoven qui a bouleversé nos habitudes d’écoute la saison passée, Riccardo Chailly et son orchestre du Gewandhaus de Leipzig reviennent à la Salle Pleyel pour un autre cycle monumental, avec cette fois les quatre symphonies et les quatre concertos de Johannes Brahms. Gageons que le chef italien, l’une des plus grandes baguettes de notre temps, effectuera la même et salutaire remise en question qu’il a réussie dans les chefs-d’œuvre du maître de Bonn. Rencontre.

Voilà bien l’une des figures imposantes du monde musicale de ces dernières décennies : Riccardo Chailly a fait les beaux jours de phalanges aussi illustres que l’Orchestre symphonique de la Radio de Berlin, le London Phiharmonic Orchestra ou de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam dont il fut le chef principal de 1988 à 2004. Ce fut en 1986, à l’instigation de Herbert von Karajan, que le chef italien, disciple de Claudio Abbado, fit la rencontre du Gewandhaus de Leipzig, avec un premier concert au Festival de Salzbourg. En 2005, il succédait à Herbert Blomstedt comme Kapellmeister de cet orchestre, l’un des plus vénérables du monde. Riccardo Chailly, c’est donc une carrière indiscutablement flamboyante marquée par la tradition la plus prestigieuse, tradition dont il aurait pu, légitimement, se contenter. Et pourtant... L’évolution de ces dernières années a montré que le musicien ne se suffisait pas de ces réussites spectaculaires : l’intégrale des symphonies de Beethoven, aussi bien au disque (chez Decca) qu’en concerts (vaste tournée dans toute l’Europe), proclama à la face du monde musical que Riccardo Chailly n’hésitait guère à tout questionner, pour peu que la musique le demandât. De fait, son Beethoven eut tout d’un séisme, intégrant les apports « baroqueux » et les conciliant avec la manière irréductible d’une phalange dite moderne.

Le courage d’être fidèle à la partition

Toutefois, quand on lui parle de révolution, le maestro préfère tempérer : « A vrai dire, il y a eu bien sûr des musiciens qui, avant moi, ont initié cette sorte de révolution. Ce que nous obtenons dans Beethoven, vient du fait que nous avons eu le courage d’être aussi fidèles que possible à la partition du compositeur, y compris le métronome d’origine, mais sans renoncer à l’élan, à la profondeur d’expression et à la sonorité chaleureuse du Gewandhaus de Leipzig, des éléments qu’il est habituellement difficile, comme vous le savez, de combiner, surtout si l’on fait appel à un orchestre large ». Pas de théorisation excessive donc, mais une lecture scrupuleuse de la partition. Le résultat, c’est tout simplement l’une des versions les plus grisantes de la discographie, avec un Gewandhaus chauffé à blanc qui en remontrerait à bien des orchestres philologiques en termes de précision et de vélocité dans les coups d’archet. Il y a surtout une logique musicale imparable qui semble découler avec un naturel confondant des nuances dynamiques, de la rythmique et de la texture contrapuntique si complexes et parfaites de Beethoven.


S’agissant du Gewandhaus de Leipzig, orchestre beethovénien et brahmsien par excellence, on devine l’immense effort qu’il a dû déployer pour suivre les indications de Riccardo Chailly mais, manifestement, chef et musiciens étaient au diapason : « La difficulté n’a pas été musicale. Ce qui a été problématique au début, ce fut de leur faire comprendre mon idée du cycle tout entier car avec Beethoven, il faut prendre en compte le développement d’un génie durant toute son existence. Deuxièmement, il faut être capable d’obtenir certains rythmes et ce point est bien sûr lié à la question de la tradition – et avec le Gewandhaus, nous parlons du plus vieil orchestre d’Europe, le premier à jouer le cycle dans son intégralité du vivant de Beethoven, avant même Vienne. La tradition est importante mais parfois, dans ce qu’elle a de mauvais, cette tradition peut servir d’excuse à une forme de facilité qui évite d’affronter les problèmes, et donc de prendre des risques en tant qu’interprète. Car aborder Beethoven comme nous l’avons fait est techniquement extrême. Mais je n’ai jamais en l’impression de rencontrer une quelconque résistance de la part de l’orchestre ; j’ai en revanche eu l’impression qu’il était complètement surpris et il attendait de ma part, pour chaque symphonie, quelque chose d’autre à dire ».


Les enjeux sont-ils de même nature dans Brahms ? Oui et non : « D’une manière certes différente, nous essayons d’appliquer la même attention au texte dans le cycle Brahms. Cependant, Brahms est un compositeur totalement différent de Beethoven. Il y a la dangereuse question du métronome, parce que Brahms n’en a jamais écrit un seul. Mais si l’on scrute la structure de toute cette beauté musicale, on peut deviner qu’il est clairement un disciple de Beethoven, particulièrement en termes d’écriture d’une symphonie classique et cela impose au chef une grande attention à la rigueur de la forme ».

 

Indiscutablement, Riccardo Chailly s’attend à plus de perplexité de la part des auditoires : « Il est vrai que Brahms voulait des interprètes souples et nous avons la chance d’avoir des enregistrements de chefs tels que Fritz Busch ou Felix Weingartner avec les orchestres londoniens, qui montrent qu’on peut avoir ce type de souplesse que Brahms lui-même admirait chez Weingartner. Mais, de nouveau, il est également vrai que la tradition a établi une quantité énorme d’habitudes – et pour Brahms, je dirais que cela est encore plus extrême que pour Beethoven –, qui modifient la clarté de la forme et les formes d’écriture jusqu’à la distorsion. Felix Weingartner a été le premier à avoir enregistré Brahms mais cela ne veut pas dire qu’il faut diriger Brahms de cette manière. Pour moi, sa liberté dans certains mouvements est extrêmement évidente. Pour ma part, j’aime une approche plus rigoureuse et il est nécessaire de faire savoir qu’il faut un processus nouveau d’interprétation ». Nous avouons trépigner d’impatience à la perspective d’entendre ce Brahms qui s’annonce passionnant. Une intégrale des symphonies et des concertos constitue, en soi, un défi colossal : « La différence par rapport au cycle Beethoven vient du fait que nous avons auparavant régulièrement joué Brahms, que nous l’avons enregistré. Et pour ma dernière saison comme chef principal du Concertgebouw, j’ai fait l’expérience d’un cycle Brahms similaire. Pour moi, ce n’est donc pas une nouveauté comme a pu l’être une intégrale Beethoven en 5 jours. Et je suis très heureux de partager ce cycle avec des solistes de niveau international qui sont, je le pense, totalement différents les uns des autres ».


Une preuve éclatante de l’ouverture d’esprit du maestro Chailly. A ne manquer sous aucun prétexte.

Yutha Tep

Du Tac au Tac

  • Quel est votre bruit préféré ?

    Le silence des Alpes Engadines.
  • Quel est votre compositeur préféré ?

    Bach Pucc Mahler
  • Quelle est l’œuvre que vous auriez voulu créer ?

    Otello de Verdi, avec Giuseppe Verdi dans la fosse de la Scala de Milan assistant aux répétitions, avec aussi Arturo Toscanini comme violoncelle principal.
  • Quelles sont les œuvres que vous emporteriez sur une île déserte ?

    La Passion selon Saint Matthieu de Bach, Don Giovanni de Mozart et Otello de Verdi.
  • Quel est votre hobby préféré ?

    Le parachute ascensionnel.
  • Quelle est votre drogue préférée ?

    Le jazz américain, la soul, le blues des années 50 : Billie Holiday et Nina Simone.
  • Quel est votre plat préféré ?

    Les spaghetti !
  • En quoi voudriez-vous vous réincarner ?

    En un grand peintre : Andrea Mantegna.