Portraits - Chef

Roger Norrington Sans vibrato

Roger Norrington
Né à Oxford en 1934, anobli en 1997, élève d’Adrian Boult, ancien chanteur devenu chef d’orchestre, Sir Roger Norrington a été le pionnier de l’interprétation du classicisme et du romantisme sur instruments d’époque dans les années 1990.
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Voilà maintenant vingt-cinq ans que Sir Roger Norrington veille sur les destinées de l’interprétation que l’on qualifie désormais d’« historiquement informée » dans les répertoires classique et romantique, jusqu’à même la musique de Gustav Mahler. L’Orchestre de chambre de Paris l’a choisi comme premier chef invité. Rencontre avec un musicien d’une probité légendaire, dont le désir de servir au mieux la musique n’a jamais fléchi devant les critiques.

Souvenez-vous : de 1986 à 1988, The London Classical Players livraient une intégrale discographique des symphonies de Beethoven pour EMI qui fit l’effet d’un séisme dans le monde symphonique. Plus encore que l’utilisation pourtant décisive d’instruments d’époque, ce fut l’application obstinée des indications métronomiques du compositeur, jusque-là considérées avec une condescendance qui nous semble maintenant incompréhensible. Trop rapide, anti-musical, hurlèrent les gardiens du temple. Rien n’y fit : Roger Norrington, qui avait fondé la phalange britannique en 1978, tint bon contre vents et marées, élargissant ses réflexions à Tchaïkovski et Dvorák, en passant par Wagner. Il révélait ainsi un monde sonore dans lequel allaient s’engouffrer la plupart des ténors du mouvement « baroqueux ». Sir Roger Norrington (il fut anobli en 1997) eut gain de cause et les plus grands orchestres modernes du monde baignent maintenant dans ses lumières musicales. Il convient 
donc de mesurer à sa juste valeur sa présence comme premier chef invité 
de l’Orchestre de chambre de Paris.

Le 14 septembre prochain, le premier concert de Sir Roger dans sa nouvelle fonction ne pouvait être plus emblématique : outre la présence d’Emanuel Ax (« un vieil ami, un très bon collègue que je n’ai pas vu depuis trois ans et j’aurai beaucoup de plaisir à le retrouver ») dans le Concerto pour piano n° 25, 
on entendra la Symphonie n° 36 « Linz » et la moins connue Symphonie n° 33, des partitions que Sir Roger affectionne particulièrement. Le chef britannique les abordera sans rien renier de ses choix esthétiques : « Le point le plus évident, c’est que nous allons jouer sans vibrato, nous jouons donc des tons purs. L’autre point, c’est l’utilisation d’archets du XVIIIe siècle et il faut qu’ils soient absolument de cette période. Ensuite, nous jouerons complètement à la corde, en devenant très staccato quand il est marqué staccato ! Mozart note staccato quand il le demande, et quand il ne le demande pas, il ne le note pas. Je pense qu’il faut alors jouer plus long. Ce point est un aspect particulier de mon style mozartien ». Des formules qu’il a eu amplement le temps de perfectionner, notamment durant les dix années qu’il passa de 1997 à 2006 comme chef principal dans le saint des saints 
de l’interprétation mozartienne, la Camerata Salzburg. Le 14 juin 2013, changement de décor avec une version 
de concert du Barbier de Séville de Rossini. Changement seulement apparent néanmoins, selon Sir Roger : « Pour Mozart et Rossini, même sur des instruments modernes tels que ceux de l’Orchestre de chambre de Paris, l’approche est exactement la même : le staccato est le même, le legato également, etc. La différence vient que l’instrumental chez Rossini est légèrement plus moderne et je trouve souvent que, quand un orchestre moderne joue avec des tons purs et la même attention aux détails que les instruments d’époque, on ne sent presque pas de différence – bien sûr, cette différence est là mais il est difficile de la discerner vraiment. Le style de Rossini est entièrement classique : alors que le monde change autour de lui, il se retire à Paris, en disant : « Je ne peux pas écrire de musique moderne comme Berlioz ou Beethoven, je pense que je vais plutôt me consacrer à la cuisine ». L’objectif est que cette musique sonne plus comme La Flûte enchantée que comme Lohengrin ! Mon Rossini surprendra plus que Mozart ou Beethoven, parce qu’on ne s’attend pas à entendre Rossini joué à la manière du XVIIIe siècle et peu de gens l’ont tenté ; mais j’ai enregistré un disque de ses ouvertures avec The London Classical Players il y a fort longtemps. C’est un défi très intéressant ».

Le classicisme parcourt 
tout le XIXe siècle

Cette vigilance quant aux tons purs s’exerce pour des 
partitions bien postérieures à Rossini, Sir Roger situant l’adoption du vibrato généralisé au plus tôt dans les années 1930 : « L’une des surprises quand on joue des instruments d’époque jusque dans un répertoire tardif, c’est qu’on se rend compte que tout au long du XIXe siècle, les lignes et l’architecture classiques se maintiennent. Berlioz est incroyablement classique, tout comme Brahms, Schumann, Bruckner ou même parfois Mahler. Ils ne se seraient certainement pas attendus à tant de vibrato. Le classicisme parcourt donc tout le XIXe siècle, notamment parce qu’il faisait partie de l’éducation. Les choses n’ont pas changé du jour au lendemain, on ne s’est pas dit soudainement, une fois le XVIIIe siècle achevé : Ah tiens, soyons romantiques ».

Sa fermeté quant au vibrato va de pair avec une ouverture d’esprit patente quant aux sonorités proprement dites : « J’ai bien sûr dirigé Bruckner ou Mahler sur instruments d’époque mais j’avoue que la différence sonore avec les instruments modernes est minime. Au début, tout était question d’instruments mais, vingt-cinq ans plus tard, d’une certaine manière, il est en réalité question de musique, de ce que vous avez dans la tête. Je travaille régulièrement avec l’Orchestre de l’Age des Lumières et c’est très agréable. Mais on peut mobiliser des musiciens modernes : les bons musiciens comprennent très vite et c’est le cas de l’Orchestre 
de chambre de Paris. Je dirige à peu près une vingtaine d’orchestres par an, en leur demandant de jouer de manière historiquement informée, sans vibrato etc. : Dresde, Berlin, Philadelphie, Detroit, Helsinki, Zurich. C’est ce que je désire moi-même, je ne veux pas être trop campé sur mes positions, je travaille avec autant de bonheur avec instruments modernes qu’avec instruments d’époque ».

Il conviendra d’aller écouter avec tout le respect dû les leçons de Sir Roger pour le remercier ensuite d’avoir tant apporté à notre vision des siècles passés.

Yutha Tep