Portraits - Cordes

Bruno Philippe ligne de chant

Bruno Philippe
Bruno Philippe a étudié au Conservatoire de Paris auprès de Raphaël Pidoux, Jérôme Pernoo et Claire Désert.
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La jeune génération des violoncellistes français est bénie des dieux. Dans ce groupe glorieux, Bruno Philippe occupe une place de choix. Rencontre.

La parution chez Harmonia mundi de la Sinfonia concertante de Prokofiev avec l’Orchestre de la Radio de Francfort placé sous la direction de Christoph Eschenbach lui-même constitue bien sûr un événement. Si le chef allemand n’a jamais rechigné à soutenir ses cadets, sa présence n’en demeure pas moins une manière d’adoubement : « C’est évidemment un immense honneur. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années, lorsque j’étais étudiant à l’Académie Kronberg – il y donnait une master class sur la Sonate en mi mineur de Brahms, que je devais jouer avec Tanguy de Williencourt. Notre entente a été immédiate car, outre le fait qu’il soit un musicien hors pair, Christoph est d’une gentillesse incroyable. Avec Tanguy, nous sommes allés plusieurs fois jouer cette sonate pour lui, avant de l’enregistrer. Il nous a beaucoup soutenus et aiguillés musicalement, et par la suite, j’ai eu la chance de me produire plusieurs fois en soliste sous sa direction. Lorsque Harmonia mundi m’a demandé avec quel chef je désirais graver mon premier disque de concerto, j’ai immédiatement pensé à lui et il a très gentiment accepté – alors qu’au vu de son calendrier, je n’y croyais pas trop, je l’avoue ».

Cette complicité avec un immense chef ne pouvait que faciliter la tâche de Bruno Philippe face à une partition redoutable écrite pour Mtislav Rostropovitch, devant laquelle reculent bien des virtuoses : « Un violoncelliste peut s’appuyer sur 8 ou 9 chefs-d’œuvre et il n’est pas question de se tromper. La Sinfonia concertante de Prokofiev s’est imposée à moi assez tôt mais me semblait assez inaccessible. Techniquement, elle est très difficile, sans doute l’une des partitions les plus ardues sur la plan physique. Mais c’est le Prokofiev harmonique dont je suis particulièrement amoureux – mais j’aime tout de Prokofiev –, avec un traitement de l’orchestre assez extraordinaire ».

Le concert de la Salle Cortot, aux côtés de son vieux complice Tanguy de Williencourt, propose un autre joyau du dernier Prokofiev, la Sonate pour violoncelle et piano op. 119 : « Cette sonate est l’une des premières que Tanguy et moi avons jouées pour Christophe Eschenbach, après avoir abordé celle de Brahms. Comme la Symphonie concertante mais d’une manière très différente, elle est presque exclusivement romantique, très fantasque – c’est pour cette raison que nous l’avons associée à celle de Debussy pour le concert à Cortot ».

Le modèle vocal

Cependant, l’une des aventures les plus récentes et les plus passionnantes pour notre violoncelliste résulte assurément de la création de l’Ensemble Jupiter du luthiste Thomas Dunford : « Quand Thomas m’a appelé pour me demander si je voulais participer à la création de Jupiter, il m’a demandé si j’acceptais aussi de faire la basse continue et j’ai tout de suite dit oui. Faire la basse continue aide tellement à jouer les sonates de l’époque baroque. À vrai dire, je pratique le répertoire baroque depuis plusieurs années et je dois beaucoup à mon professeur au Conservatoire de Paris, Jérôme Pernoo, qui a pratiqué cette musique pendant des années. Mais j’ai toujours été attiré par les enregistrements sur instruments d’époque, notamment pour les Suites de Bach. Quand on aborde le répertoire concertant du violoncelle, c’est à partir de la période classique et surtout de la période romantique que l’on travaille essentiellement. On oublie trop souvent l’histoire de l’instrument, les bases de l’harmonie. Or, il y a une forme de diction, d’articulation, que l’on ne peut pas acquérir si l’on ne s’est pas frotté à ce matériel et, avec Jupiter, j’ai la chance de m’y pencher aux côtés de musiciens aussi exceptionnels que Thomas Dunford, Jean Rondeau ou même Lea Desandre ».

S’il professe volontiers une admiration infinie pour ses collègues violoncellistes, Bruno Philippe puise une partie de son inspiration ailleurs : « Ce qui fait beaucoup de bien aux interprètes d’aujourd’hui, c’est que nous écoutons beaucoup de répertoires et pour les cordes, beaucoup de musique vocale, du moins en ai-je l’impression. Enfant, j’ai été assez hermétique à la voix mais après mon entrée au Conservatoire, je n’ai plus écouté que cela. En tant que violoncelliste, j’ai envie de dire que la voix est effectivement un modèle : se projeter en tant que chanteur via son instrument permet d’éviter beaucoup d’erreurs. Je parlais plus tôt d’articulation : si l’on essaie de faire certaines choses en pensant au style vocal, si l’on essaie simplement de les chanter, on se rend compte qu’elles peuvent être de mauvais goût. Il y a aussi la question de la respiration, de la construction d’une phrase. Quand on me demande de citer mon violoncelliste préféré, je réponds toujours que c’est Dietrich Fischer-Dieskau ».

Voilà qui explique sans doute les succès de Bruno Philippe : maîtrise instrumental superlative, certes, mais aussi ouverture d’esprit qui lui permet d’insuffler dans ses interprétations les poésies les plus diverses. Assurément, il faudra aller et à la Salle Cortot et à la Salle Gaveau pour mesurer toute l’étendue de ce talent remarquable.

 

Yutha Tep