Portraits - Cordes

Gautier Capuçon Le goût des autres

Gautier Capuçon Partager sur facebook

Apparu dans le sillage de son frère Renaud, Gautier Capuçon n’en a pas moins tracé très rapidement son chemin seul. Peu de violoncellistes français peuvent aujourd’hui se targuer d’accomplir une aussi belle carrière internationale. Le mérite en revient à un talent en progression constante, qui a su s’épanouir auprès des plus grands musiciens, mais également à une personnalité en constant éveil, animée par un goût inextinguible des rencontres. Conversation avec un musicien qui entretient l’esprit de famille.

Gautier Capuçon nous prévient : il a peu dormi la veille car ila donné un concert avec Valery Gergiev. Deux ans déjà que sa carrière se concentre sur le répertoire concertant avec une réussite exceptionnelle. Outre Gergiev, il est le protégé de deux chefs très importants dans sa vie personnelle et professionnelle : Charles Dutoit et Semyon Bychkov. Avec le premier, il a fait tous ses débuts américains récents et il vient de faire, avec le second, ses premiers pas au Concertgebouw en ce début d’année. Le violoncelliste ne le cache pas: il aime ces chefs armés par l’expérience. « J’ai un problème : je n’ai pas la notion des âges. Quand j’avais quinze ans, mes copains en avaient cinquante. Mes premiers concerts, je les ai faits avec Michel Dalberto et Gérard Caussé. C’est rassurant d’être avec des gens si expérimentés quand on est un jeune qui commence. Mais il s’agit toujours d’un échange. Je me souviens de ma première rencontre avec Martha Argerich. J’étais fébrile à l’idée de jouer avec cette légende, et pourtant je voyais dans ses yeux qu’elle respectait ce que je disais, moi un petit violoncelliste de dix-huit ans ! Malgré son talent, elle travaille énormément. Il n’y a pas de secret, le travail est à la base d’une carrière ».


Ce précepte, Gautier Capuçon se l’applique volontiers à lui-même, puisqu’il donne pas moins de 140 concerts par année. Un rythme effréné qu’il tâche tant bien que mal de ralentir : « C’est de plus en plus difficile depuis que je suis père. Il y a le sentiment de culpabilité car je ne suis pas toujours là pour mes deux filles. Mais quand on a pris un certain rythme, il est difficile de réduire ses activités. La musique agit comme une drogue. D’un autre côté, la scène est ce moment d’adrénaline et en même temps de si grande intimité, car on y est à nu. Les deux ensemble forment un cocktail explosif ! Je sais bien que la décision de ralentir ne tient qu’à moi. Mais il y a les sollicitations. Quand Charles m’appelle pour travailler avec le Boston Symphony ou quand des amis comme le chef Philippe Bender me téléphone pour jouer avec son orchestre à Cannes, il est bien difficile de refuser. Ça me fait plaisir, c’est un vrai dilemme ».


Quand on le rencontre, Gautier Capuçon est double : il possède ce curieux mélange d’élégance et de mondanité associé à une sensibilité d’écorché vif. Attentif à l’autre, rien ne semble lui répugner plus que la solitude. Est-ce pour cela qu’il a renoncé pour l’heure aux récitals solo ? « J’ai déjà assez de solitude en tournée pour vouloir en rajouter ! J’ai énormément d'admiration pour les pianistes qui font cinquante récitals solo par saison. Pour moi, quand je travaille avec des musiciens comme Yuja Wang ou Jean-Yves Thibaudet, on partage des choses. Je ne peux pas être sur scène avec quelqu’un que je n’aime pas ou qui n’a pas envie de partager avec moi. Dans la vie, on s’arrange parfois. Sur scène, on ne peut pas tricher ». Comment évoque-t-il alors l’association qu’il a longtemps formée avec son frère Renaud ? « L’histoire avec mon frère est très simple. On a passé quinze ans à faire énormément de concerts ensemble. C’est magique de pouvoir jouer avec son frère ! Mais il y a un moment où c’était peut-être un peu trop et on a eu besoin de simplement respirer un peu. Depuis quelques saisons on joue donc très peu ensemble et c’est beaucoup plus sain ».

 

La musique doit parler le plus simplement possible

 

Dans ce format plus intimiste, Gautier Capuçon propose le 11 février à Pleyel un récital en duo avec le pianiste Frank Braley pour le plus grand bonheur de l’intéressé : « Frank est un musicien très ouvert que j’adore. Je le connais depuis très longtemps mais j’ai l’impression d’apprendre à le connaître seulement maintenant ». Le programme privilégie une diversité qu’il affectionne : « Cela me fait plaisir que vous parliez de diversité car mon répertoire s’étend du baroque avec des cordes en boyaux au contemporain. La Sonate Arpeggione de Schubert est une pièce que je voulais enregistrer depuis longtemps. Dans la vie comme dans la carrière, la question du timing est importante. On me parle souvent des Suites pour violoncelle seul de Bach. Mais quand vous l’enregistrez à vingt ans, les critiques assènent que vous êtes trop jeune. Certes, avec la maturité on évolue. Mais l’important, c’est le travail qu’on entretient avec une œuvre. Pour Schubert, je me sentais prêt. L’Arpeggione est une œuvre d’une pureté presque extrême, qui rappelle Bach en un certain sens. La première phrase musicale est d’une telle simplicité qu’il faut la jouer presque nue. La difficulté consiste à ne pas rajouter trop d’éléments, qu’il s’agisse de rubatos ou de vibratos, afin de rendre plus faciles certaines difficultés techniques. La musique doit parler le plus simplement possible ».


Outre Britten, le récital signe également le retour du violoncelliste à la Sonate de Debussy : « Je l’ai beaucoup jouée quand j’étais plus jeune, et puis je l’ai laissée durant cinq ou six ans, car j’avais un trop plein. C’est exactement ce qu’on disait: il faut savoir lever le pied pour ne pas tuer certaines choses. Aujourd’hui, je la retrouve comme un gosse ! ». On verrait volontiers cette Sonate comme la métaphore d’une carrière placée sous le signe du désir. Dans ces conditions, ralentir le nombre de concerts est-il vraiment envisageable ? « Il est impossible d’envisager ma vie sans violoncelle. Je pourrai bien sûr prendre six mois sabbatiques et je m’occuperai avec amour de ma famille. Mais rien que d’imaginer six mois, sous un cocotier, regardez, je baille ! ». Et Gautier Capuçon de pousser un long soupir tant le violoncelle constitue pour lui sa nourriture quotidienne et sa raison d’être en tant qu’homme et musicien.

Laurent Vilarem 

Du Tac au Tac

  • Quel est votre bruit préféré ?

    Les cris de mes filles quand je me réveille
  • Quel est votre compositeur préféré ?

    Je vous fais toute la liste?
  • Quelle est l’œuvre que vous auriez voulu créer ?

    Tout un monde lointain de Dutilleux
  • Quelle est l’œuvre que vous emporteriez sur une île déserte ?

    Les Suites pour violoncelle seul de Bach
  • Quels sont vos hobbies préférés ?

    Le ski, le jogging et la plongée sous-marine
  • Quel est votre plat préféré ?

    Un plat de mon enfance: les gnocchis
  • En quoi voudriez-vous réincarner ?

    En violoncelle
  • Quel est le compositeur dont vous estimez qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur ?

    C.P.E Bach