Portraits - Cordes

Tabea Zimmermann Le bon plaisir

Tabea Zimmermann
Née en 1966 à Lahr (Allemagne), Tabea Zimmermann étudie l’alto dès l’âge de 3 ans. Elle mène une carrière exceptionnelle auprès des plus grands musiciens du monde, au point de presque incarner l’alto aux yeux du grand public.
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Peu d’artistes suscitent une telle unanimité : l’admiration et le respect entourant tabea zimmermann puisent leur source aussi bien dans un talent incontesté que dans une personnalité dont l’intégrité artistique et la simple humanité chaleureuse sont devenues légendaires. Paris et la France sont indiscutablement privilégiées, qui accueillent régulièrement l’altiste allemande dans leurs salles de concert. Rencontre avec cette musicienne aussi magnifique que modeste.

Certes, le répertoire pour l’alto ne prodigue ni la richesse numérique étourdissante ni la brillance extravertie (ou narcissique, prétendront d’aucuns) de celui de son frère, le violon. L’instrument de prédilection de Tabea Zimmermann peut cependant se targuer de plusieurs chefs-d’œuvre immenses, tels que ce concerto de Béla Bartók (1881-1945) que lui commanda le grand altiste anglais William Primrose (1904- 1982). Souffrant déjà d’une leucémie avancée, le compositeur hongrois ne laissa cependant que des fragments, certes somptueux, son ami Tibor Serly et son fils Peter Bartók proposant ensuite chacun leur version de la partition, les partisans de l’un ou de l’autre échangeant depuis un demi-siècle des remarques peu amènes. Tabea Zimmermann préfère, elle, évoquer le génie incontestable qui irrigue les mesures laissées par le compositeur : « Il s’agit d’une œuvre d’une merveilleuse beauté, d’une extrême richesse de couleurs et de caractères. Il y a notamment cette manière de liberté formelle dans le premier mouvement, qui est très difficile à jouer, soit dit en passant. Ce mouvement peut facilement se déliter et il faut lui conférer une forme réelle tout en gardant cependant la liberté narrative de la musique. Cela est extrêmement exigeant mais aussi tellement beau. Je suis très admirative de la manière compositionnelle de Bartók, de sa décision de parcourir les campagnes pour collecter les musiques populaires, puis de créer son langage musical propre, une musique qui contient des éléments populaires mais sans jamais recourir à des citations pures et simples. Je trouve qu’il y a un parallèle à tracer avec l’art de Gaudí en architecture : créer des fleurs, des plantes etc., ayant une forme qui semble naturelle mais constituant en fait des inventions pures. Cette idée consistant à rendre un art naturel tout en étant hautement sophistiqué m’est proche car elle me préoccupe immensément dans mes interprétations. Il s’agit en fait pour moi d’un idéal suprême ».


Interprète de référence des grandes pages pour l’alto, Tabea Zimmermann ne s’interdit nullement certains chemins de traverse, comme elle le confie avec humour : « Pour moi, l’alto n’est qu’un instrument et non pas le but de ma vie ! C’est simplement l’instrument sur lequel je joue le mieux. Mais chez moi, j’aime me mettre au piano, j’aime aussi chanter. J’adore une part du répertoire pour l’alto, et le reste n’est pas toujours de la grande musique. Comme je n’ai pas de chefs-d’œuvre de Beethoven ou des concertos de Mozart à ma disposition, je dois parfois effectuer des transcriptions. Mais je n’ai pas pour objectif de montrer que l’alto est le meilleur choix pour telle ou telle pièce. Je joue ainsi la sonate de César Franck non parce que je trouve qu’elle est plus belle sur l’alto, mais simplement parce que j’ai envie de la jouer! C’est extrêmement égoïste de ma part. De même, je joue le concerto pour clarinette parce que la musique en est merveilleuse et que certains musiciens ont écrit des arrangements après la mort de Mozart. J’aime ces arrangements mais, bien sûr, ils ne sont pas plus beaux que la version originale ! » On apprécie particulièrement cet égoïsme forcené, à l’écoute du plaisir musical procuré par ces transcriptions – on citera pour exemple le magnifique disque contenant la sonate de Franck, enregistré avec le pianiste Kirill Gerstein pour le label Myrios Classics.

L’hommage à Hindemith

En matière de partitions originales pour l’alto, Tabea Zimmermann a apporté une contribution colossale au cinquantenaire – passé inaperçu – de la mort de Paul Hindemith (1895-1963), lui-même virtuose de l’alto, qui nous a laissé sans doute le corpus le plus essentiel pour l’instrument au XXe siècle: « Je suis particulièrement fière de pouvoir dire que j’ai toujours joué beaucoup de musique d’Hindemith, mais lors de ces trois dernières années, j’ai donné à peu près tout son corpus pour alto, toutes les sonates par exemple. J’ai la forte impression d’avoir accompli quelque chose d’important non seulement pour moi, mais aussi pour les autres. Il a été une figure si importante de la vie musicale, chose que l’on a oubliée parce qu’il était un homme modeste. En outre, durant les dernières années de sa vie, il s’est beaucoup mis en retrait, un peu amer à l’égard de certaines choses. J’irais même plus loin en disant que les Nazis ont parfaitement réussi à ruiner sa réputation, au point qu’en Allemagne, peut-être plus qu’ailleurs, l’opinion publique tenait pour certain que sa musique n’était pas bonne. Mais en la jouant régulièrement, sonate après sonate, concerto après concerto, je suis parvenu à toucher un public qui s’est rendu compte qu’elle était magnifique ».


Un premier disque chez Myrios Classics présentant tous les concertos pour alto d’Hindemith atteste de cette passion, portique superbe menant à une intégrale dont le second volume paraît en ce mois de février. En attendant, Tabea Zimmermann retrouve l’Orchestre de Paris placé sous la direction d’un autre ardent défenseur d’Hindemith, Christoph Eschenbach, qu’elle connaît fort bien et apprécie infiniment.

Yutha Tep