Portraits - Orgue

Thierry Escaich Point d’orgue

Thierry Escaich
Le compositeur et organiste est une personnalité majeure de la création contemporaine.
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À la maison de la radio, Thierry Escaich ouvre la saison des « mardis de l’orgue » par un unique concert avec un programme danses et improvisations qui offre un éventail à large spectre sur les possibilités de cet instrument polyphonique aux multiples facettes.

Rien de ce qui concerne l’orgue n’est étranger au compositeur Thierry Escaich. Titulaire depuis 1996 de la tribune d’orgue à l’Église Saint-Étienne-du-Mont à Paris (avec Vincent Warnier), adoubé à travers le monde, il s’affirme aujourd’hui comme l’un des représentants les plus éminents du monde organistique. Radio France l’a donc invité en connaissance de cause, d’autant que le nouvel orgue de l’Auditorium lui doit beaucoup : il contribua avec d’autres confrères, dans le cadre de la Commission instituée à cet effet, à son installation : « L’orgue Grenzig de la Radio possède des qualités spécifiques : malgré ses 5 320 tuyaux et ses 87 jeux, il peut paraître moins symphonique que l’orgue de la Philharmonie mais les couleurs qui lui sont propres permettent d’aller très loin et d’ouvrir des horizons insoupçonnés pouvant aller jusqu’à l’électroacoustique. Cela constitue pour le compositeur que je suis une excellente incitation à la création tout en répondant parfaitement à ce que je cherche à mettre en valeur dans ce récital où la danse exprime toutes ses dimensions, depuis son caractère populaire jusqu’à son acception savante. »

Terrain de jeu

Le concert que Thierry Escaich propose offre un terrain de choix, voire de jeu, pour ce Janus toujours en quête de nouvelles expériences et qui n’a cessé de se passionner pour les souples volutes, les sublimes envolées lyriques et les somptueuses harmonisations dont son instrument de prédilection est capable : « J’ai vécu la période de confinement dans une ambiance plutôt laborieuse puisque j’ai en chantier plusieurs œuvres, dont un opéra pour Lyon. Mon activité de concertiste m’a permis cet été de jouer à Aix-en-Provence, Rocamadour ainsi qu’en Roumanie et je me réjouis de ce concert à Radio France avec un programme conforme à celui qui avait été prévu au départ sur la thématique Danses et Improvisations. Les pièces que j’ai choisies se répondent, et les tonalités s’enchaînent, constituant une passerelle entre passé et présent, du xviie siècle à nos jours » . Thierry Escaich s’est taillé la part du lion de ce florilège, se livrant à une vaste exploration à travers transcriptions, improvisations et pièces sui generis : « Pour débuter, j’interprèterai ma propre version pour orgue de l’Ouverture de la comédie-ballet du Bourgeois Gentilhomme de Lully, une forme d’entrée en fanfare en référence au baroque français où s’exprime le génie lullien. Par contraste, les deux pages de Jehan Alain (Variations sur un thème de Clément Janequin et Litanies) exploitent des registres poétiques où l’émotion et le secret affleurent de manière plus intime. Avec l’Hymne « Verbum supernum » – constitué de quatre versets inachevés sur le texte de Saint-Thomas d’Aquin –, Nicolas de Grigny développe à la fin du xviie siècle toute la richesse harmonique de l’orgue. À mon tour, sur le même canevas, je réaliserai une paraphrase avec ma pièce intitulée Evocation IV. S’y ajouteront ensuite deux Improvisations dont un Andante et scherzo, puis pour conclure en feu d’artifice les Danses symphoniques d’une portée plus suggestive. Il y aura également l’une de mes transcriptions des Danses roumaines de Béla Bartók ainsi que de Tanti anni prima–Fuga i misterio d’Astor Piazzolla ». Cette invitation au voyage au sein du territoire de l’orgue ne pouvait bien entendu faire abstraction de Johann Sebastian Bach dont sera jouée la Fugue en sol majeur BWV 577. Un hommage sera également rendu au grand organiste français Pierre Pincemaille (1956-2018) auquel Escaich était très lié : « J’ai voulu proposer tel un fil d’Ariane trois extraits de L’Oiseau de feu de Stravinski transcrits par ce génial artiste ; le public pourra se rendre compte avec Danse infernale du roi Kastchei de l’ampleur de l’art de ce musicien hors pair qui était si cher à mon cœur. » Outre ce concert, Thierry Escaich sera présent à Radio France à deux reprises en tant que compositeur et pianiste. Le 10 décembre sera donné en création française son concerto pour alto La Nuit des chants avec Antoine Tamestit en soliste et l’Orchestre National de France ; il s’agit d’un prolongement étoffé de La Piste des chants sur des poèmes amérindiens avec voix d’enfants dirigée en 2017 par Mikko Franck. Il sera quelques jours plus tard le partenaire au clavier d’Antoine Tamestit et des musiciens de l’Orchestre National dans son Trio américain « Suppliques » pour clarinette, alto et piano (1994), ainsi que dans la Scène andalouse pour alto, piano et quatuor à cordes de Turina : « Le piano est l’instrument sur lequel je compose. Dès l’âge de sept ans je faisais déjà des improvisations et depuis je ne l’ai jamais abandonné même si l’orgue constitue mon pain quotidien. » La nouvelle saison s’annonce donc fructueuse avec une résidence à la Philharmonie de Dresde, et la création de Point d’orgue sur un livret d’Olivier Py, suite actualisée de La Voix humaine de Poulenc, en mars au Théâtre des Champs-Élysées.

Michel Le Naour