Portraits - Piano

Elisabeth Leonskaja À Schubert

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Paris a l’insigne privilège d’être devenu l’un des ports d’attache de prédilection d’Elisabeth Leonskaja, assurément l’un des derniers monstres sacrés d’une certaine tradition pianistique. Rencontre avec une musicienne d’exception doublée d’une personnalité ô combien attachante.

Difficile d’approcher sans être impressionné celle que le monde musical nomme « La Grande Dame du piano ». Certes, grande Dame, Elisabeth Leonskaja l’est incontestablement mais la douceur du sourire et la modestie des propos désarment immédiatement l’interlocuteur, et l’on comprend d’où proviennent sa suprême honneté face aux partitions et l’humanité confondante imprégnant chacune de ses notes.

Schubert bénéficie au premier chef de cette sensibilité qui n’est pas sentimentalisme – la maîtrise architecturale est chez Elisabeth Leonskaja une seconde nature, tout comme un art coloriste et un sens de la ligne incomparables. Entretient-elle une relation particulière avec ce compositeur ? Oui et non : « On me pose souvent cette question. On pourrait le croire parce qu’il y a effectivement cette intégrale au disque qui est là, mais cela s’est passé au fil des années. À un moment donné, j’avais à mon répertoire toutes les grandes sonates et la Fantaisie « Wanderer », et l’idée de cette intégrale est née ainsi. Je me suis alors penchée sur les sonates antérieures et je m’avoue heureuse de l’avoir fait : grâce à ces partitions, on peut mieux comprendre l’évolution de Schubert compositeur ».

Championne de Schubert presque malgré elle, Elisabeth Leonskaja semble la mieux à même d’analyser la réception que le public réserve à un musicien encore difficile à promouvoir : « Pour ce qui est de remplir une salle avec Schubert, la situation est très différente d’une ville à l’autre. À Londres par exemple, la tâche est plus compliquée avec Schumann que Schubert, et c’est le contraire ici à Paris. Les pièces plus courtes sont peut-être plus accessibles et les longueurs un peu émerveillées de Schubert laissent sans doute le grand public perplexe. Mais dans ce cas là, nous avons le devoir de former ce public. Quand une sonate dure 45 minutes – cela est vrai de presque toutes les grandes sonates de Schubert –, en tant que public, il faut être un peu préparé, notamment pour pouvoir garder la concentration nécessaire ». Dans notre société trépidante, Schubert serait ainsi inadapté. Réponse aussi ferme que souriante : « Je dirais plutôt que c’est justement le compositeur dont notre époque si effrénée a besoin ».

Schubert, le premier romantique

Que faut-il faire pour rendre justice à Schubert ? Elisabeth Leonskaja ne répond qu’après mûres réflexions : « Lorsqu’on joue sa musique, il faut parvenir à rendre son lyrisme très particulier. Même s’il écrit encore dans un style classique, il élargit et enrichit indiscutablement la palette harmonique, créant ainsi un état et une profondeur émotionnels différents de ce qu’on trouvait habituellement à l’époque classique. Il est également important de bien percevoir les moments où il donne libre cours à sa imagination et, à l’inverse, d’identifier les moments où il construit vraiment son architecture. Schubert aurait voulu parvenir à construire une forme de type beethovénienne. Mais il a emprunté une voie complètement différente, il n’a pas eu besoin par exemple d’utiliser les contrastes de techniques qu’on trouve chez Beethoven ».

Schubert est-il romantique et qu’est-ce que le romantisme ? Une nouvelle fois, un sourire en coin accueille ces deux questions : « Quand j’étais encore étudiante, la pianiste Maria Yudina, très fameuse à l’époque, a donné cinq conférences intitulées « Le romantisme dans la musique ». Et elle a tout joué de Bach à Bartók. Voilà pour la question de savoir où commence le romantisme. Schubert était déjà connu à son époque pour être un grand maître des lieder, il avait toujours à faire à un texte littéraire. Dans sa texture et son écriture, sa musique était véritablement remplie par le texte littéraire : en ce sens, oui, il était peut-être le premier grand romantique ». 

Cultures et langues

En revanche, Elisabeth Leonskaja se montre plus affirmative sur la notion d’écoles nationales. Tous les observateurs saluent en elle le dernier monstre sacré du piano russe, disciple du grand Sviatoslav Richter, qui respectait suffisamment son talent pour la faire monter sur scène à ses côtés. Quand on lui fait remarquer que, devant la « mondialisation » touchant également les arts, d’aucuns récusent cette classification, elle rappelle fermement certains principes : « C’est comme les différences de culture et de langues. Youtube, les disques etc, c’est simplement de l’information, cela ne change pas notre culture. Les jeunes artistes peuvent dire certes qu’ils étudient dans un pays qui n’est pas le leur, qu’ils écoutent beaucoup de disques, mais en réalité, ce n’est pas ce qu’ils disent qui est important mais comment leur piano sonne ».

La Grande Dame se montre tout aussi convaincue dans son affection pour Paris : « Je trouve le public parisien formidable car il est très ouvert et réceptif. Les gens ici essaient de percevoir et de comprendre la musique avec leur cœur. À la Philharmonie par exemple, peut-être parce qu’il s’agit d’un public plus nouveau, il est plus naïf, si je puis dire, alors qu’au Théâtre des Champs-Élysées, le public est plus bourgeois, plus connaisseur. De même, j’ai joué avec à peu près tous les orchestres parisiens et j’aime beaucoup leur vivacité, leur esprit très agile. Contrairement à ce qu’on dit souvent, il y règne une très bonne discipline et l’on sent que les musiciens sont très concentrés sur la partition. Et surtout, ils font de la musique ensemble ».

Lles Parisiens lui rendent bien cette amitié. Au Théâtre des Champs-Élysées, Elisabeth Leonskaja défendra la musique de chambre de son cher Schubert lors de deux concerts et retrouvera l’Avenue Montaigne en juin pour un récital. Nouvelle récente : le 10 février, elle remplacera à la Philharmonie Nelson Freire. Paris a bien de la chance !

 Yutha Tep

CD & DVD

  • Franz Schubert, Intégrale des sonates de jeunesse

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    4 CD eaSonus
  • Franz Schubert,  Sélection de Lieder

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    1 CD Harmonia mundi
  • Saudade. Tchaïkovski, Sonate op. 37 « Grande Sonate » ; Chostakovitch, Sonate n° 2 ; Rachmaninov, Préludes op. 3 n° 1 & 2, op. 32 n° 1 & op. 23 n° 6.

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