Portraits - Piano

Ivo Pogorelich sans compromis

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Il est sans conteste l’une des légendes actuelles du piano, un artiste à la personnalité unique. Il est vrai que son art affirme une réflexion sans compromissions sur la sonorité de l’instrument, sur la signification de chaque note, art qui détonne dans un monde pianistique que guette une certaine uniformité. Le pianiste croate vient au Théâtre des Champs-Elysées mettre en parallèle Chopin et Liszt, dont il sculptera sans doute les partitions avec son acuité et sa minutie proverbiales. Rencontre avec un musicien à part, qui entend donner le temps au temps, résistant avec opiniâtreté aux sirènes fallacieuses du marketing.

La légende Pogorelich commença, on le sait, au Concours Chopin de Varsovie en 1980 : son élimination au deuxième tour suscita l’ire de Martha Argerich qui quitta avec éclat le jury de cette compétition. On devine ce que la manière si irréductiblement personnelle d’Ivo Pogorelich pouvait avoir d’offensant pour un jury de concours, singularité que les années n’ont fait que magnifier.


On a tout dit sur l’alchimie miraculeuse que dispense le piano de Pogorelich, dosage d’un raffinement suprême de tous les éléments musicaux qu’une interprétation se doit d’intégrer. Ainsi, nulle question de réduire le piano à une simple dialectique chant-orchestre : « Il est important de comprendre que le piano n’est pas qu’un instrument soliste. Il y a bien sûr l’orchestre et le chant, et il y a leur union. Mais il n’y a pas que cela, il faut aussi penser à des ensembles tels que le quatuor, très important si l’on veut comprendre cette synthèse. Pour la voix, il ne faut pas seulement considérer le chant soliste, parce que l’on peut avoir par exemple deux chanteurs entonnant un duo. Entendre le piano comme orchestre requiert une attitude particulière, l’entendre chanter comme une voix humaine implique aussi une approche spéciale. La question est de savoir comment le faire sur le plan technique, comment donner son importance à un élément pour le mettre au premier plan, ce qui implique d’écouter le reste du matériel d’une autre manière. Je dirais que tout cela concerne le piano comme instrument. Par dessus tout cela, il y a le piano comme piano. Chopin comme Liszt ont immensément développé cet aspect et ont écrit une quantité énorme de pièces qui en ont développé la technique : technique en tant que couleur, technique en tant qu’impression etc. On peut trouver des éléments du chant, de l’instrumentalisation du piano qui peut sonner soudainement comme une flûte, ou une contrebasse, un violoncelle etc. Telles sont les couleurs que le piano peut produire ».

 

C’est la synthèse inouïe de tous ces paramètres qui fait le prix des interprétations d’Ivo Pogorelich et qui explique, sans doute, qu’il a tourné résolument le dos aux modes pouvant régner sur le monde musical. Après plusieurs décennies de carrière au plus haut niveau, le grand pianiste s’applique toujours, avec une volonté inébranlable, à donner à chaque partition, même rabâchée, son unicité : « Parfois, on retourne à une musique dans laquelle on pense qu’on a été très bon. Mais alors, on se dit qu’on n’était pas si bon. Lorsqu’on prépare une nouvelle partition, on en est enchanté, simplement parce que c’est nouveau, et de ce fait attractif. On tente d’en pénétrer les secrets, de dévoiler les saveurs harmoniques, la beauté des mélodies et des rythmes, on imagine comment elle peut sonner en concert etc. Après l’avoir joué de nombreuses fois, on perd logiquement cette séduction de la nouveauté. On sent qu’on connaît la pièce, la possibilité d’aller plus en profondeur se heurte à une plus grande difficulté. Elle n’est plus neuve, et pourtant il faut tout de même trouver quelque chose. Vient alors le temps d’une recherche plus individuelle : il faut en isoler des petites sections et tenter de les entendre de nouveau, avec des oreilles neuves ou, en tout cas, à travers les oreilles d’une autre personne. Il est aussi possible de l’écouter dans une autre partie géographique du monde. Entendre O sole mio sur une plage en Italie ou à Reykjavik, c’est totalement différent ».


L’une des caractéristiques de ce travail d’orfèvre concerne des tempi éminemment mesurés, propices en tout cas aux tapisseries sonores somptueuses que déploie Ivo Pogorelich. A une époque où l’on affirme réguliè- rement que les jeunes pianistes jouent toujours plus vite et toujours plus fort, Pogorelich détonne quelque peu : « Cela n’a aucun sens. En soi, il n’y a pas de mal à jouer vite, mais il faut le faire quand c’est nécessaire. Quand il est indiqué presto, ce n’est pas prestissimo. Beaucoup de musiciens pensent par exemple qu’un allegro signifie simplement qu’il faut jouer moins vite que presto. C’est une erreur. Presto en italien signifie « vite », allegro signifie « joyeux », « plein de joie », ce n’est pas une indication de vitesse mais de caractère. Il y a le fait, selon moi, que de nombreux musiciens veulent faire du piano parce qu’ils sont attirés par des aspects tels que la renommée. En fait, je pense que la célébrité n’est bonne que si elle est la conséquence d’une évolution dans la vie, avec ce que cela implique d’efforts, de sacrifices. Le succès devrait venir comme étape de ce processus. Travailler pour avoir du succès influe sur la personne, sur la personnalité, parce qu’on aborde le processus par le mauvais côté. Cela devient artificiel, non organique, c’est fort dommage, mais la culture actuelle est ainsi faite ».


Cette sagesse se traduit par une absence d’enregistrements se faisant sentir depuis presque une vingtaine d’années : « J’ai adopté cette position parce que je suis devenu célèbre très jeune ; que je fasse ou pas de disques ne change rien pour moi. Beaucoup d’artistes sont obligés de faire des disques sans lesquels ils n’auraient pas de concerts. Mon attitude est la suivante. Un enregistrement n’est utile que s’il constitue un document. Il peut par exemple documenter la préparation d’un artiste. Il faut se poser cette question: il y a tellement d’enregistrements d’une même pièce, suis-je prêt à apporter ma contribution et offrir quelque chose qui serait illustratif d’une certaine qualité mais aussi d’une certaine nouveauté? Si c’est ce que je désire, il me faut dégager un temps supplémentaire et cela ne veut pas dire des semaines, mais des mois entiers, ou même des années, avant que je parvienne à un tel objectif. C’est le principe que je suis. Je n’ai pas fait de disques depuis très longtemps et je n’en souffre pas, notamment parce que je sais que, pendant ce temps, je travaille sur un matériel qui, un jour, vaudra la peine d’être documenté, parce qu’il aura mûri au point que je l’estimerai digne d’être documenté. A ce moment, à cette seconde précise, ce ne sera plus pour moi un choix mais un devoir, l’obligation d’enregistrer une musique que je jouerai mieux que personne au monde ».


On se prend à rêver, à l’écoute des merveilles discographiques qu’Ivo Pogorelich a déjà livrées à la postérité...

Yutha Tep

Du Tac au Tac

  • Quel est votre bruit préféré ?

    Le silence.
  • Quel est votre compositeur préféré ?

    Celui qui me permet de trouver le silence.
  • Quelle est l’œuvre que vous auriez voulu créer ?

    Celle qui m’emporte à l’heure où je l’entends...
  • Quelle est l’œuvre que vous emporteriez sur une île déserte ?

    J’espère pouvoir éviter cette île.
  • Quel est votre hobby préféré ?

    Observer les hommes tranquilles.
  • Quelle est votre drogue préférée ?

    L’inspiration.
  • Quel est votre plat préféré ?

    Celui fait avec amour et expérience.
  • En quoi voudriez-vous vous réincarner ?

    Une souris, comme ça je passerai inaperçu !