Portraits - Piano

Joaquín Achucarro Le feu sacré

Joaquín Achucarro
Joaquín Achúcarro étudie d’abord la physique avant de se concentrer sur le piano. Il est un disciple de Walter Gieseking, Nikita Magaloff ou Bruno Seidelhofer.
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Icône du piano espagnol comme Alicia de Larrocha dont il fut proche, Joaquín Achúcarro se produit rarement à paris. Une raison nécessaire et suffisante pour se rendre dans le cadre somptueux de la cathédrale Saint-Louis des invalides où cet interprète aux semelles de vent se fera le passeur d’un programme franco-ibérique.

À 86 ans, bon pied bon œil et enthousiasme chevillé au corps, Joaquín Achúcarro continue de parcourir le monde où il est reconnu à la hauteur de son talent. Il enseigne à l’Université de Dallas depuis plus d’un quart de siècle. Condisciple dans ses jeunes années de Zubin Mehta et Claudio Abbado à l’Académie Chigiana de Sienne, apprécié de Simon Rattle qui a enregistré avec lui et l’Orchestre Philharmonique de Berlin les Nuits dans les jardins d’Espagne de De Falla, cet interprète de légende mérite de figurer au Panthéon du piano. Francophile dans l’âme (il parle notre langue avec l’élégance des Grands d’Espagne), lauréat en 1951 du Concours Long-Thibaud, ce natif de Bilbao y vit encore à quelques encablures de notre Pays basque : « Je suis ravi de jouer dans la série des concerts organisés par le Musée du l’Armée autour de l’exposition Picasso et la guerre. À mon programme, il y aura des compositeurs qui me tiennent particulièrement à cœur : en premier lieu Frederico Mompou dont trois Préludes ouvrent le récital. J’ai eu le privilège de l’entendre en cercle fermé dans ses Variations sur un thème de Chopin ; ses doigts tremblaient de trac à chaque apparition en public, mais sa musique est faite d’intériorité et de silence. » On aura des yeux de Chimène pour l’exécution de deux Goyescas de Granados où l’art de coloriste d’Achúcarro fera des miracles par la noblesse de ligne, un lyrisme à fleur de peau et un charme communicatif qu’il saura aussi transmettre à la redoutable Fantasia Baetica de De Falla, une œuvre demandant non seulement un sens acéré du rythme, mais aussi des doigts agiles à la fois puissants et en apesanteur : « J’ai, à l’égard de Granados, une tendresse toute particulière pour sa générosité et la profondeur de son caractère qui se retrouvent dans ses Goyescas. Quant à De Falla, il y a chez lui au-delà de sa pudeur levantine, une volupté sonore et une sensualité qui ne demandent qu’à s’épanouir. » L’attention toute particulière que ce soliste porte à la qualité d’expression, son souci du dessin et de la ligne, du poids de la sonorité jamais percussive ont fait des émules, et son enseignement voit accourir à Dallas de jeunes pianistes du monde entier : « Actuellement, j’ai huit élèves de très haut niveau, venus d’horizons différents. J’essaie de leur transmettre la quintessence de la musique pure, à mille lieues de toute démonstration avec pour objectif de privilégier le chant qui est la base de l’art pianistique. Une quête sans fin ! Il en est ainsi de Gaspard de la nuit de Ravel que j’interprèterai en fin de concert. On est en présence d’une partition fantastique et fantasque qui me questionne sans cesse ; j’y trouve aujourd’hui des richesses qui ne m’étaient pas encore apparues malgré ma fréquentation de cette partition depuis si longtemps. Il en est de même des 24 Préludes de Chopin qui, outre l’agencement par tonalités, constituent un tout organique comme une symphonie de Mahler, un monde en soi. » Gageons que cet aristocrate du clavier qui ne craint pas de prendre tous les risques parviendra, par son engagement à s’élever pour notre plus grand bonheur sur les plus hautes cimes.

 Michel Le Naour