Portraits - Piano

Nelson Goerner Le poète parle

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Adoubé par Martha Argerich qui lui a très tôt apporté son soutien, Nelson Goerner appartient au gotha de la galaxie pianistique. Avec intelligence et sérénité, il a su se forger un large répertoire où le romantisme tient la plus grande part à l’image de son récital parisien.

D’une politesse exquise, le pianiste argentin Nelson Goerner possède une simplicité de ton qui met son interlocuteur immédiatement à l’aise. Ce disciple de Maria Tipo au Conservatoire de Genève – une classe où il enseigna également durant un an et demi – est totalement investi dans la musique qui lui apporte tous les bienfaits de l’âme et une reconnaissance internationale dont il ne fait pas une fin en soi. Remettant sans cesse sur le métier un art que l’on sait immense, son langage d’interprète exprime un équilibre, une générosité et une clarté présents dans un jeu suprêmement élégant d’une perfection qui ne recule pas, au besoin, devant l’expression d’une violence contenue : « Je ne peux pas répéter le même programme pendant une année comme certains de mes illustres confrères et préfère revenir à intervalles réguliers sur des partitions connues ou les laisser en jachère pendant une dizaine d’années afin de retrouver le bonheur de la redécouverte. Il faut laisser le temps faire son œuvre. » Il est vrai que la carrière de cet artiste – plus porté à la contemplation qu’à la quête médiatique – s’est imposée dans l’Hexagone à la manière de grands interprètes du passé qui occupèrent le devant du pavé au mitan de leur vie : « Malgré les disques que j’avais enregistrés, en particulier les Etudes d’exécution transcendante de Liszt ou un florilège Rachmaninov, c’est à partir de la gravure du CD Debussy que je me suis mieux fait connaître. Cela a été un jalon et l’aboutissement d’une recherche personnelle car il y avait des références énormes en la matière tel Benedetti-Michelangeli. Il m’a fallu trouver ma propre interprétation petit à petit en intégrant l’héritage des anciens mais aussi en livrant ma propre conception, et je crois que le public l’a compris. »

Un programme savamment distillé

En ouverture de concert au Théâtre des  Champs-Élysées, dont le programme s’avère plantureux, Nelson Goerner propose avec Blumenstück de Schumann une pièce rarement jouée : « On est dans une sorte de rêve et la magie opère. C’est un morceau tendre, fragile et poétique qui nous transporte dans un univers mi-clos dans lequel Schumann excelle, entre chien et loup. » Johannes Brahms est ensuite à l’honneur avec la Troisième Sonate op. 5dont le pianiste argentin vient de donner une magnifique version au disque (pour le label Alpha) : « Je joue la Troisième Sonate de Brahms depuis l’âge de vingt-cinq ans et j’y reviens continuellement ; elle me bouleverse toujours autant et je l’interroge sans cesse. Le mouvement lent est proche de la tragédie mais il y a aussi une ardeur et une impertinence chez un si jeune homme. Brahms possède en lui toute une connaissance de la musique du passé et la condense comme Beethoven a pu le faire dans la Sonate « Hammerklavier. » La seconde partie du récital est entièrement dévolue à Liszt qu’il a souvent abordé et dont il connaît les facettes les plus diverses : « Funérailles, sixième page des Harmonies poétiques et religieuses est entré récemment dans mon répertoire. Je suis très touché par son côté tragique contemporain de la mort de son ami Chopin. Liszt y exprime toute la tragédie de la répression par les Autrichiens de la Révolution hongroise de 1848. On a une image de ce compositeur souvent déformée ; il est considéré à tort comme un pianiste virtuose et tape-à-l’œil alors qu’il possède en lui le sentiment de l’au-delà. Dans une certaine mesure, c’est un prophète, et comme tous les prophètes, incompris. Les Jeux d’eau à la Villa d’Este sont à cet égard révolutionnaires tant ils annoncent Debussy et Ravel avec des effets stéréophoniques et une prise en compte de la dimension spatiale qui fait partie de la réflexion des compositeurs d’aujourd’hui. Pour finir, j’ai inscrit la Rhapsodie espagnole bien sûr plus décorative, mais très véloce et au caractère volatil. Liszt réinvente les danses et les parfums d’Espagne avec une imagination sidérante. »

Un horizon sans limite

Malgré une montée en puissance de ses activités, Nelson Goerner n’abandonne pas l’enseignement même s’il ne peut s’y consacrer autant qu’il le voudrait : « Il m’importe de transmettre mon expérience bien que je n’aie qu’une petite classe à la Haute École de Musique de Genève, classe qui cependant m’apporte beaucoup de satisfaction grâce à quelques élèves particulièrement motivés. »

Après avoir abordé avec le soutien de l’Institut Chopin de Varsovie des partitions rares comme les Concertos de Paderewski ou de Martucci, ou encore enregistré des œuvres pour piano et orchestre de Chopin avec le regretté Frans Brüggen et les instruments d’époque de l’Orchestre du xviiie siècle sur un fascinant piano Erard de 1849, notre pianiste aux doigts ailés toujours en quête de nouvelles aventures musicales s’est lancé un nouveau défi en s’attaquant à Iberia d’Albeniz dont on connaît les redoutables difficultés : « C’est un génie doté du feu sacré qui a atteint une forme de perfection pianistique. »

En projet également, la gravure des deux Concertos de Maurice Ravel avec l’Orchestre Halle de Manchester sous la direction de Sir Mark Elder : « Je me produis le plus souvent en récital et moins avec orchestre, mais cela ne dépend pas de moi. En moyenne, j’assure une soixantaine de concerts par an et cela me suffit amplement car il faut garder du temps pour réfléchir et progresser dans son art. J’ai toujours quelque chose dans mon horizon. » En octobre dernier, le public de l’Auditorium de Radio France a pu réaliser combien son exécution du Concerto n° 5 « L’Empereur » de Ludwig van Beethoven, en osmose avec le Philharmonique de Radio France et Myung-Whun Chung, avait atteint des sommets de poésie. Au Théâtre des Champs-Élysées – une salle parisienne qu’il connaît bien pour s’y produire chaque année dans le cadre des concerts de Jeanine Roze –, Nelson Goerner aura l’occasion une nouvelle fois de prouver que la musique est avant tout le langage du cœur et que la virtuosité n’en est que le vecteur privilégié.

 

Michel Le Naour

Du Tac au Tac

  • Votre partition pour une île déserte ?

    La Sonate « Hammerklavier » de Beethoven faute de pouvoir emporter une bibliothèque dans les bras.
  • Le métier que vous auriez aimé exercer en dehors de celui de musicien ?

    Chimiste, et plus encore spécialiste des plantes médicinales que j’ai aimé reconnaître dès mon enfance en Argentine.
  • La qualité que vous appréciez le plus chez un musicien ?

    L’honnêteté.
  • Votre compositeur préféré ?

    Chopin avant tout, mais il n’est pas le seul dans mon Panthéon.
  • Votre rêve le plus fou ?

    Pouvoir entendre les grands pianistes du passé se produire devant moi.
  • Le livre qui vous a le plus marqué ?

    « Je suis » de Nisargadatta Maharaj (1897-1981), un livre de sagesse d’un gourou auquel je me réfère sans cesse.

3 CD

  • Johannes Brahms - Sonate n° 3, Variations Paganini

    Johannes Brahms - Sonate n° 3, Variations Paganini

    1 CD Alpha Classics
  • Claude Debussy: L’Isle joyeuse,  Images Livre I,  Études Livre II,  Estampes

    Claude Debussy: L’Isle joyeuse, Images Livre I, Études Livre II, Estampes

    1 CD Alpha-Classics
  • Sergeï Rachmaninov: Concerto n° 3, Sonate n° 2 op. 36, Études-tableaux op. 39,  Préludes n° 2, 5 & 12, Transcriptions pour piano BBC Philarmonic, Vassily Sinaisky (direction)

    Sergeï Rachmaninov: Concerto n° 3, Sonate n° 2 op. 36, Études-tableaux op. 39, Préludes n° 2, 5 & 12, Transcriptions pour piano BBC Philarmonic, Vassily Sinaisky (direction)

    Coffret de 2 CD Cascavelle